« Un corps indocile » : Osvalde Lewat défait les coutures de la virilité
Un corps indocile, 2e roman d'Osvalde Lewat en lice au Renaudot 2026 : virilité, usine chinoise et médecine traditionnelle vus depuis le Cameroun.
LITTÉRATURE


Paru le 20 août chez Philippe Rey et Jimsaan, le deuxième roman de la Franco-Camerounaise Osvalde Lewat suit un couturier parisien qu'une douleur à l'aine fait basculer, jusqu'à l'usine chinoise et au meurtre. Retenu dans la première sélection du prix Renaudot 2026, Un corps indocile parle de sexe, d'argent, de soins et de travail. Des sujets que le Cameroun connaît par cœur, sans toujours oser les nommer.
Deffo, l'aiguille et la douleur
Il s'appelle Dieunedort Deffo Deffo. Après un passage comme salarié dans une maison de couture haut de gamme, il a ouvert à Paris son propre atelier, « Route du Haut-Fenn ». Ses pièces marient velours du Kasaï, kenté, bogolan ou ndop, et une clientèle parisienne aisée se les arrache.
Il loge dans un studio exigu du XVIe arrondissement. Depuis quatre ans, il vit une relation charnelle intense avec Anne-Gabrielle Maluku, métisse issue d'une famille kinoise fortunée, qu'il a rebaptisée Merveille. L'éditeur résume ce qu'elle représente pour lui : son « sommet d'ascèse et de vertige ».
Le jour des 32 ans de Merveille, alors qu'il lui coud une robe d'exception, une douleur le saisit à l'aine. Elle ne repartira plus. Médecins, kinésithérapeutes, magnétiseurs : rien n'y fait. L'atelier périclite, les dettes s'accumulent, et la vie sexuelle du couple s'effondre.
Dernier recours : rentrer au Zambuena, le pays de ses parents, et s'y faire initier au bwiti. En attendant son tour, il faut gagner de l'argent. Zenou, son ami d'enfance devenu entrepreneur prospère grâce à une alliance avec une famille très riche, lui trouve une place chez « Bao & Frères ». Cette usine chinoise de Feukan fabrique à la chaîne des tenues de travail et des uniformes scolaires. Le couturier courtisé à Paris devient un ouvrier parmi d'autres. À bout, obsédé par sa guérison, il tue un homme.
Le roman s'ouvre d'ailleurs sur un homme qui veille un cadavre. Avant l'aube, en attendant la police, Deffo remonte le fil des mois écoulés. De courts passages en italique empruntent les codes du polar, mais le suspense porte moins sur le coupable que sur l'identité de la victime et sur le châtiment qui viendra, ou pas. Le récit mène enfin jusqu'au Yunnan, en Chine, auprès d'une veuve bouddhiste, Mme Wu.
Le Zambuena, un pays inventé que l'on reconnaît
Le Zambuena ne figure sur aucune carte. Osvalde Lewat y avait déjà installé Les Aquatiques, son premier roman. Elle explique avoir choisi ce pays fictif d'Afrique subsaharienne pour garder sa liberté de romancière et éviter une lecture purement documentaire, en puisant dans des réalités observées sur plusieurs continents.
Le lecteur camerounais y trouvera pourtant des repères. Dieunedort est un prénom bien de chez nous, Deffo un patronyme courant à l'Ouest, et le ndop, l'étoffe indigo des Grassfields, fait partie des tissus de l'atelier parisien. Le critique camerounais Charles Gueboguo, sur Afrolivresque, présente d'ailleurs Deffo comme un couturier camerounais.
D'autres indices brouillent la piste. Le bwiti et l'iboga, au cœur de l'initiation, renvoient d'abord au Gabon voisin. Le Zambuena fonctionne comme une Afrique centrale composite, où la Chine a pris ses quartiers et où l'on attend du guérisseur ce que l'hôpital n'a pas su donner.
Osvalde Lewat, de la caméra au roman
Née le 17 septembre 1976 à Garoua, Osvalde Lewat est la fille d'un directeur de filiale du groupe Pechiney à Douala. Diplômée de l'ESSTIC de Yaoundé et de Sciences Po Paris, elle fait ses débuts à Cameroon Tribune. En octobre 2001, c'est elle qui y salue la mémoire de Mongo Beti dans un papier intitulé « Roi sans couronne ».
Les contraintes d'une rédaction la poussent vers l'image. Stages à la Fémis à Paris, puis à l'INIS de Montréal, où elle tourne en 2000 un premier court métrage avec des Amérindiens, Le Calumet de l'espoir. Suit une dizaine de documentaires, tournés au Cameroun, au Congo, au Canada, en Israël ou au Mali.
Plusieurs concernent directement le public camerounais. Au-delà de la peine (2003) raconte un homme condamné à quatre ans de prison et resté trente-trois ans derrière les barreaux. Une affaire de nègres revient sur les exécutions sommaires imputées à une unité spéciale lancée contre le grand banditisme à Douala au début des années 2000 ; le film remporte l'Étalon de bronze du documentaire au Fespaco 2009. Ailleurs, Un amour pendant la guerre (2005) donne la parole aux femmes violées pendant la guerre en RDC, et Land Rush, coréalisé avec le Britannique Hugo Berkeley, décroche un Peabody Award en 2013. En 2023 sort MK, l'armée secrète de Mandela.
Photographe, elle expose ses séries « Couleur Nuit » et « Marges » à Paris, New York, Bruxelles, Marseille ou Kinshasa. En 2021, Les Aquatiques (Les Escales) marque son entrée en littérature. Katmé, épouse du tout-puissant préfet de la capitale du Zambuena, s'y bat pour faire libérer son meilleur ami, emprisonné par l'État. Le livre reçoit en 2022 le Grand prix panafricain de littérature, le prix Ahmadou-Kourouma et le prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises de l'Académie française.
Ce que le roman dit au Cameroun de 2026
Le livre se déroule dans un pays inventé. Les questions qu'il soulève, elles, se posent chaque jour à Douala, à Yaoundé ou à Garoua.
La virilité, un sujet qu'on garde pour soi
Les Aquatiques suivait une femme élevée dans les injonctions du patriarcat. Avec ce deuxième roman, Osvalde Lewat change d'angle. Elle dit avoir voulu déplacer le regard, d'ordinaire posé sur le corps féminin comme lieu de la douleur et de la dépossession, vers « un personnage masculin en position de vulnérabilité ».
Chez nous, un homme dont le corps flanche dans l'intimité en parle rarement, et encore moins à un médecin. Le roman, lui, s'attarde sur les consultations humiliantes, les massages censés rendre la vigueur, la honte qui isole. Sa question dépasse la chambre à coucher : que reste-t-il d'un homme quand son corps, son métier et son couple cessent de lui obéir ?
Chinafrique : Douala a déjà vu la scène
À l'usine Bao & Frères, patrons et contremaîtres chinois appellent les ouvriers des éléments. Beaucoup sont d'anciens tailleurs qualifiés, réduits à la cadence de la chaîne. Lewat évite pourtant la caricature : un cadre chinois incarne un pouvoir brutal, un autre un pouvoir plus aimable, et l'un d'eux vit une histoire d'amour sincère avec Sixtine, kinésithérapeute du cru. En face, le vieux Tankoutat, ancien militant, a reconverti ses idéaux dans une association d'éducation populaire, « Dimanche au Long Cours ».
Le lecteur camerounais n'a pas besoin de la fiction pour se représenter la scène. Le 2 mai 2026, au lendemain de la fête du Travail, une vidéo tournée dans un entrepôt présenté comme appartenant à des commerçants chinois de Douala a enflammé les réseaux sociaux : on y voit un ouvrier camerounais frappé au fouet par un autre Camerounais. Le 4 mai, le ministre du Travail et de la Sécurité sociale a promis de sévir et une enquête a été ouverte.
L'agence Ecofin tire du roman une question directe : les nouveaux partenaires de l'Afrique, Chine en tête, offrent-ils une vraie alternative ou une autre forme de domination ? Le livre ne tranche pas. Il montre des corps usés et des vies broyées par un système qui les dépasse, d'où que vienne le patron.
Écorce contre ordonnance
Deffo cherche au pays ce que la médecine occidentale ne lui a pas donné. Au Cameroun, ce trajet est celui d'une majorité de patients. D'après Camer.be, plus de 70 % des Camerounais recourent à la médecine traditionnelle pour leurs soins de base, face à des hôpitaux publics souvent délabrés. Lors d'une visite inopinée le 13 novembre 2025, le ministre de la Santé publique, Malachie Manaouda, a trouvé l'hôpital de district de Mfou sans personnel de nuit et avec une pharmacie vide.
L'État a fini par légiférer. La loi n° 2024/018 du 23 décembre 2024 fait de la médecine traditionnelle une partie intégrante du système de santé camerounais. Elle fixe les droits et devoirs des tradipraticiens, crée une instance de régulation et leur permet d'orienter les patients vers la médecine conventionnelle.
Le roman arrive en plein débat. Ecofin y voit une manière de prendre au sérieux les savoirs ancestraux, au-delà du folklore. Charles Gueboguo rappelle au contraire que l'initiation ne sauve pas Deffo, pas plus que la médecine ou l'amour, et l'autrice parle elle-même d'un récit de désapprentissage. Entre l'écorce et l'ordonnance, le livre laisse le lecteur juge.
Le « mbenguiste » qui rentre les mains vides
Au pays, celui qui revient de Mbeng est attendu en homme arrivé. Deffo rentre malade, endetté, et finit derrière une machine sous les ordres d'un contremaître. Ecofin souligne cette position inconfortable de la diaspora, rejetée des deux côtés et soupçonnée au pays d'être déconnectée des réalités.
Ce retour contrarié fait écho à La Maison du Vent, le film d'Auguste Bernard Kouemo Yanghu primé à Venise en septembre. Une femme de 80 ans y vit seule à Yaoundé et presse ses enfants partis en Occident de construire au pays, dans l'espoir de les voir revenir.
La main du tailleur contre la chaîne
Le tailleur fait partie du décor de chaque quartier camerounais. La chute de Deffo, de l'atelier parisien à la chaîne de Feukan, pose la question du prix que l'on accorde au travail fait main. Le contraste frappe d'autant plus que la haute couture parisienne compte un Camerounais : Imane Ayissi, premier créateur d'Afrique subsaharienne invité au calendrier officiel en 2020, qui travaille lui aussi le kenté, le raphia ou l'obom. Deffo en serait le cousin de fiction, version tragique.
Une rentrée camerounaise
Le 3 septembre, le jury du Renaudot, où siègent notamment J.M.G. Le Clézio et Frédéric Beigbeder, a retenu 17 romans pour la centième édition du prix. Un corps indocile y côtoie Nos vies sauvages d'Hemley Boum (Gallimard), l'histoire d'une avocate emprisonnée pour s'être opposée au pouvoir. Selon Camer.be, c'est la première fois que deux autrices camerounaises figurent ensemble dans cette première liste.
Le calendrier est serré : deuxième sélection le 7 octobre, troisième le 28, proclamation le 3 novembre chez Drouant, juste après le Goncourt.
Côté critique, l'accueil est favorable. Dans En attendant Nadeau, Catherine Mazauric salue un second roman brillant, une fresque sociale réussie portée par une satire à la fois corrosive et indulgente. Sur Afrolivresque, Charles Gueboguo loue une prose charnelle, presque tactile, en particulier dans les scènes de transe sous iboga. Il relève aussi un partage moral assez net : des hommes calculateurs, violents ou impuissants, des femmes qui réparent et apaisent.
Reste la question de l'accès. Le roman est coédité par Philippe Rey et Jimsaan, la maison dakaroise de Felwine Sarr et Boubacar Boris Diop, le tandem qui avait publié La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021. Au moment où nous écrivons, ni sa disponibilité dans les librairies camerounaises ni son prix en francs CFA n'ont été communiqués.
Un roman qui ne console pas
Un corps indocile ne guérit personne. Ni Deffo, que médecine et initiation échouent à soulager, ni le lecteur venu chercher une morale toute faite. Le roman montre un homme persuadé de conduire sa vie alors que d'autres décident pour lui : clientes, amantes, patrons, maître d'initiation, et ce corps qui n'en fait qu'à sa tête.
Dans un pays où l'on apprend aux garçons à encaisser sans rien dire, où l'entrepôt chinois et le tradipraticien font partie du quotidien, Osvalde Lewat met des mots sur ce que beaucoup taisent. Prochain rendez-vous le 7 octobre, avec la deuxième sélection du Renaudot.
