« I See You in My Dreams » : le haut-commissaire britannique plaide pour une large diffusion du film sur les Baka

Le haut-commissaire britannique Matt Woods plaide auprès du Minac pour une large diffusion d'« I See You in My Dreams », le film de Phil Agland sur les Baka.

PATRIMOINECINÉMA

Guy Etom

10/10/20267 min read

Reçu en audience le mercredi 7 octobre 2026 par le ministre des Arts et de la Culture, Pierre Ismaël Bidoung Mkpatt, le haut-commissaire du Royaume-Uni au Cameroun, Matt Woods, a demandé que le documentaire de Phil Agland sur le peuple Baka de l'Est soit vu le plus largement possible. Présenté en avant-première à Douala le 3 septembre, le film prolonge quarante ans de tournage auprès d'une même famille baka. Sa diffusion pose une question qui dépasse le cinéma : quelle place le Cameroun fait-il, sur ses écrans, à ses peuples autochtones ?

Au Minac, un diplomate venu parler cinéma

L'objet de l'audience tenait en un mot : diffusion. Le film existe, il a déjà rencontré un premier public à Douala, et le diplomate britannique veut désormais qu'il circule. Devant le ministre, Matt Woods a annoncé une nouvelle première, dont la date n'avait pas été rendue publique au moment où nous écrivons.

Il a présenté I See You in My Dreams comme le fruit d'une collaboration entre réalisateurs britanniques et camerounais, nourrie par plus de cinquante ans de liens avec une famille baka. Le récit est porté par une femme née pendant le tournage du premier documentaire, il y a quarante ans. L'ambition affichée, selon ses propos rapportés par Cameroon Tribune : « donner plus de visibilité et mettre plus en valeur un aspect de cette culture camerounaise ».

Côté ministère, le Dr Donatus Fai Tangem, directeur du cinéma et des productions audiovisuelles au Minac, a salué un projet né de la synergie entre partenaires. Il y voit l'ouverture possible d'un nouveau chapitre de la coopération culturelle entre le Cameroun et le Royaume-Uni. La perspective de collaborations entre cinéastes des deux pays a été évoquée.

Matt Woods occupe le poste depuis septembre 2024, après cinq ans à la tête du service politique de l'ambassade britannique à Madrid. Son plaidoyer s'inscrit dans une continuité. Le 14 mars 2014 déjà, son prédécesseur Brian Olley recevait dans sa résidence de Yaoundé des chanteurs et danseurs baka, avec l'ONG britannique Global Music Exchange, et faisait projeter un film d'Agland. Le but déclaré était alors de défendre les droits des Baka et de pousser à la protection de leur forêt.

Quarante ans d'images et une narratrice née pendant le premier tournage

I See You in My Dreams (« Je te vois dans mes rêves ») est un long métrage documentaire de 94 minutes. Il est produit par River Films, la société de Phil Agland, en collaboration avec le Centre pour l'environnement et le développement (CED), et coproduit par le Dr Samuel Nguiffo. L'avant-première a eu lieu le jeudi 3 septembre 2026 à l'Eden Cinéma de Douala.

C'est le troisième volet d'un travail de documentation entamé il y a plus de quatre décennies. Le montage fait dialoguer les images tournées dans les années 1980 avec le présent des mêmes personnes. Le fil narratif part d'une scène ancienne montrant un nouveau-né ; ce bébé, devenu une femme de quarante ans, prend aujourd'hui la parole. Le film de 1987 culminait d'ailleurs sur une naissance, celle de la petite sœur d'Ali, le garçon devenu la vedette inattendue de la série.

À Douala, Giovanni Engamba, qui s'exprimait au nom de l'équipe communication du CED, a décrit un film tourné vers les savoirs baka : la médecine traditionnelle, la connaissance des plantes, le lien avec la forêt. Il a rappelé que ces pratiques s'effacent sous la pression extérieure et que les Baka restent largement marginalisés, malgré l'étendue de leur savoir-faire. Il a plaidé pour une meilleure place des communautés autochtones dans les politiques nationales.

Le titre trouve un écho dans le précédent film d'Agland. En 2012, l'équipe avait projeté en pleine forêt les images de 1987 devant les Baka, qui y retrouvaient avec joie des proches disparus.

Phil Agland, près d'un demi-siècle de Cameroun

Le cinéaste britannique arrive au Cameroun en 1977, avec l'idée de filmer les forêts du pays pour servir leur conservation. Il passe cinq ans sur Korup: An African Rainforest, diffusé à la télévision britannique en novembre 1982. Le film porte la campagne qui aboutit en 1986 à la première contribution du gouvernement britannique à la conservation des forêts tropicales : 440 000 livres sterling. Korup est aujourd'hui un parc national de la région du Sud-Ouest.

Vient ensuite la forêt de l'Est. Avec Lisa Silcock et Michael Harrison, Agland vit deux ans chez les Baka et consacre les six premiers mois à apprendre leur langue et leur culture avant de tourner. Baka: People of the Rainforest passe sur Channel 4 en mars 1987 et remporte deux BAFTA. On y suit Likano, sa jeune épouse Deni et leur fils Ali, entre récolte du miel à la cime des arbres, chasse, pêche, contes et danses de guérison.

Le réalisateur part ensuite en Chine (China: Beyond the Clouds, 1994, deux BAFTA et un Peabody), puis revient au Cameroun pour la BBC. Dans Baka: A Cry from the Rainforest (2012), il retrouve la famille vingt-cinq ans plus tard. Le gibier a reculé sous la pression des chasseurs et des sociétés forestières, les hommes perdent leurs techniques de chasse, un alcool fabriqué localement fait des ravages. Le film est nommé aux BAFTA en 2013.

Le haut-commissaire parle de plus de cinquante ans de liens. La chronologie publique fait remonter l'arrivée d'Agland au Cameroun à 1977, et son premier film chez les Baka à 1987.

Qui sont les Baka ?

Les Baka vivent dans les forêts de l'Est, surtout dans le Haut-Nyong et la Boumba-et-Ngoko, et dans le Sud, autour de Sangmélima, Djoum, Mintom et du Dja. Aucun recensement officiel ne les compte à part ; les estimations disponibles les situent entre 30 000 et 40 000 personnes. Avec les Bagyéli, les Bakola et les Bedzang, ils forment ce que l'on appelle au Cameroun les peuples autochtones des forêts, les éleveurs mbororo constituant l'autre grande composante autochtone du pays.

On les a longtemps rangés sous l'étiquette « Pygmées », un mot venu du grec ancien qui désigne les gens par leur taille plutôt que par leur nom. Eux se disent Baka, et parlent leur propre langue.

La forêt leur sert à la fois de maison, de garde-manger, de pharmacie et de lieu sacré. C'est là que vit Jengi, ou Edjengui, l'esprit de la forêt. En 2022, le chef baka Abila, du village d'Assok dans l'arrondissement de Mintom, le décrivait comme celui qui nourrit et soigne sa communauté, dans des lieux interdits à quiconque n'est pas initié.

Ce lien se défait par endroits. L'exploitation forestière et les grandes plantations réduisent l'accès aux zones de chasse et de cueillette, et de nombreuses familles se sont installées au bord des routes. Près de Mindourou, dans l'Est, le hameau baka de Bidjoumam, environ 300 personnes, vit au contact direct d'une concession forestière. À Assok, les Baka ont publiquement demandé la sécurisation de 60 000 hectares de forêt.

Le préambule de la Constitution de 1996 engage pourtant l'État à protéger les minorités et à préserver les droits des populations autochtones.

Ce que la diffusion du film met en jeu

Être vu autrement qu'en tenue de cérémonie

Dans l'imaginaire national, les Baka apparaissent souvent le temps d'une danse : le 9 août, Journée internationale des peuples autochtones, lors d'une foire culturelle ou d'une visite officielle. Le film propose autre chose. Une femme baka y raconte sa propre vie, avec quarante ans d'archives sous les yeux. Pour un public urbain qui connaît surtout ces communautés par les manuels scolaires ou quelques reportages, le changement de point de vue est net.

Un regard britannique, des partenaires camerounais

Qui filme qui ? La question se pose forcément. Agland est britannique et ses films ont d'abord été conçus pour Channel 4 et la BBC. Celui-ci, en revanche, est coproduit au Cameroun par le CED, l'ONG fondée en 1995 par l'avocat Samuel Nguiffo, lauréat du prix Goldman pour l'environnement en 1999. Depuis trente ans, le CED défend les droits des communautés locales et autochtones sur la terre et la forêt.

L'appel du Dr Tangem à des collaborations entre cinéastes des deux pays ouvre une perspective : que les prochains films sur les Baka soient aussi signés par des Camerounais, et pourquoi pas par des Baka. Reste le sort des archives. Quarante ans d'images d'une communauté camerounaise forment un patrimoine audiovisuel national. Où seront conservés ces rushes, et les chercheurs, les écoles et les familles filmées pourront-ils y accéder depuis le Cameroun ? La question mérite d'être posée.

La diffusion, maillon faible du cinéma camerounais

Le haut-commissaire a choisi le bon point d'appui. Au Cameroun, produire un film reste difficile, le montrer l'est souvent davantage. Pour toucher un large public dans un pays bilingue, le documentaire devra être accessible en français comme en anglais, et idéalement en baka. Il lui faudra ensuite la télévision publique, les universités, les centres culturels, les écoles de l'Est. Et surtout les villages baka eux-mêmes, où Agland avait déjà organisé une projection en 2012.

Le calendrier offre des occasions. La 30e édition du festival Écrans noirs se tiendra du 21 au 28 novembre 2026 au Palais des congrès de Yaoundé, la première sans son fondateur Bassek Ba Kobhio, décédé le 12 mai dernier. Le festival admet en compétition des films réalisés par des non-Africains sur des thèmes africains.

La forêt, un sujet politique

Le film arrive porté par une ONG qui travaille sur le foncier et par une diplomatie qui connaît le poids des images. Korup l'a montré : un film d'Agland avait contribué, dans les années 1980, à orienter des fonds publics britanniques vers la forêt camerounaise. Selon le ministère des Forêts et de la Faune, la forêt couvre environ 22 millions d'hectares, près de 46 % du territoire. L'avenir des Baka touche donc à la fois la culture, l'environnement et la question foncière, et les montrer au grand public met ces trois dossiers sur la table en même temps.

Le plus dur commence : montrer le film

Le plaidoyer est fait, et il a trouvé une oreille attentive au Minac. La suite dépend du ministère, des diffuseurs, des festivals et des salles. Elle dépend aussi de la volonté d'emmener le film là où il sera le plus attendu, dans les campements du Haut-Nyong et de la Boumba-et-Ngoko.

En 2012, les Baka se découvraient sur un écran installé en pleine forêt. Quatorze ans plus tard, une autre question se pose : le reste du Cameroun prendra-t-il le temps de les regarder ?