Tombes pillées à Tsekani : l'Aprapfea veut protéger les morts et leur mémoire
Après le pillage de tombes à Tsekani, près de Bafia, l'Aprapfea se lance contre le trafic d'ossements. Ce que révèle ce combat pour la mémoire des morts.
PATRIMOINE


Après la profanation de quatre tombes de son caveau familial à Tsekani, près de Bafia, Bidias à Ngon a fondé l'Aprapfea. L'association, présentée le 1er octobre à Yaoundé, veut défendre les restes des défunts face à un trafic d'ossements qui touche plusieurs régions du pays. Elle pose au passage une question plus large : que devient une société qui ne protège plus ses morts ?
Tsekani, un caveau fouillé à l'aube
En juillet 2026, un appel anonyme rappelle d'urgence Bidias à Ngon à Tsekani, son village natal, situé à quelques kilomètres de Bafia dans le département du Mbam-et-Inoubou. Le caveau familial a été visité. Au petit jour, rien ne trahit l'effraction. Il faut qu'un témoin lui montre la brèche par laquelle les pilleurs sont passés.
Quatre sépultures ont été fouillées : celles de sa mère, de ses deux frères (l'aîné et le cadet) et d'un oncle. La famille a dû rassembler les ossements et les mettre en terre une seconde fois. Selon Cameroon Tribune, deux jeunes de 21 et 26 ans ont été arrêtés par la brigade de gendarmerie de Soa ; un pasteur les aurait aidés.
De ce choc est née, cet été, l'Association de protection des reliques et des mémoires de nos ancêtres, parents, frères, enfants et amis (Aprapfea). Son président refuse d'y voir une simple affaire de famille : « Le crime de Tsekani concerne le Cameroun tout entier ».
Un premier rendez-vous autour de la mémoire
Pour sa sortie publique, le 1er octobre à Yaoundé, l'Aprapfea a choisi le débat. La table ronde portait sur la profanation des tombes et le trafic d'ossements, envisagés à la fois comme une offense grave au regard de la coutume et comme une perte pour la mémoire collective du Cameroun.
Le politologue Mathias Eric Owona Nguini a relié la sédentarisation des sociétés humaines à leur rapport aux morts. À ses yeux, s'en prendre à une sépulture revient à frapper l'un des fondements de la civilisation. Il y voit une effraction dans la demeure du défunt et une atteinte à ses restes, le plus souvent motivée par l'appât du gain.
Tsinga, une piste à éclaircir
Le signalement des suspects renvoie à une affaire révélée au printemps. Le 25 mai 2026, la brigade de Soa a interpellé dans une église de Tsinga village, en périphérie de Yaoundé, deux jeunes hommes de 21 et 26 ans en possession de quatre crânes humains. D'après Camer.be, l'origine des restes restait alors inconnue et le pasteur de la paroisse devait être entendu.
Mêmes enquêteurs, mêmes âges, un homme d'Église dans les deux récits, et autant de crânes que de tombes ouvertes à Tsekani : les recoupements troublent. Les dates, elles, ne concordent pas d'emblée, puisque l'alerte reçue par Bidias à Ngon remonte à juillet, deux mois après ces arrestations. Rien de ce qui a été rendu public ne relie encore formellement les deux dossiers. C'est à l'enquête judiciaire de trancher.
Un marché noir à l'échelle du pays
Tsekani s'ajoute à une série déjà longue. En 2019, dans l'Est, des profanateurs ont été arrêtés à Batouri, peu après l'exhumation de corps au cimetière musulman de Mandjou. Le sous-préfet de la localité avait alors exigé des fosses plus profondes et des vigiles dans les cimetières. La même année, à Ngaoundéré, la police judiciaire de l'Adamaoua saisissait 58 ossements que leur détenteur comptait vendre 25 millions de FCFA.
D'autres affaires dessinent des circuits plus longs. À Kribi, trois jeunes de 20 à 23 ans, un lycéen et deux conducteurs de moto, transportaient des os prélevés sur des tombes du Noun, pour une commande qui devait partir à l'étranger. À Foumbot, en 2020, un suspect arrêté avec deux squelettes évoquait un client prêt à payer 50 millions de FCFA.
D'un dossier à l'autre reviennent des exécutants souvent jeunes et des sommes annoncées en dizaines de millions. Un patriarche cité par L'Équation notait d'ailleurs que l'activité, autrefois le fait d'hommes âgés, attire désormais des jeunes pressés de s'enrichir. La demande s'appuie sur la croyance que des restes humains servent à des pratiques mystiques ou à la fabrication de remèdes. Les tombes peu profondes, notamment dans les cimetières musulmans, sont les plus exposées, et certaines familles font garder les sépultures pendant un temps après l'enterrement.
Toucher aux os, c'est toucher à la lignée
Le poète sénégalais Birago Diop l'a écrit dans « Souffles » : pour une grande partie de l'Afrique, les défunts ne quittent jamais tout à fait le monde des vivants. Au Cameroun, la tombe reste un lieu habité. Beaucoup de familles ramènent leurs morts au village, même après une vie passée à Douala ou à Yaoundé, parce que la terre des ancêtres rattache le défunt à sa lignée. Les funérailles, parfois célébrées des années après le décès, mobilisent toute la parenté.
Certaines traditions accordent aux restes eux-mêmes une place centrale. Dans les Grassfields de l'Ouest, l'héritier exhume, au terme d'un rituel, le crâne de son prédécesseur pour le conserver et lui faire des offrandes. Chez les Fang-Beti de la zone forestière, les boîtes-reliquaires du byeri gardaient les ossements des ancêtres sous la protection d'une statuette. Dans ces univers, manipuler des os relève d'un savoir réservé, encadré et transmis.
Le pilleur de tombes commet donc une double violence. Il vole, et il arrache les restes au cadre rituel qui leur donne un sens. Pour une famille, devoir réinhumer ses morts revient à rouvrir un deuil qu'elle croyait refermé.
De Doumé à Berlin, une dépossession plus ancienne
En parlant de mémoire nationale, l'Aprapfea touche une plaie laissée ouverte par la colonisation. Le 22 avril 2026, la Fondation du patrimoine culturel prussien (SPK), à Berlin, a publié les résultats d'une recherche de provenance menée avec des chercheurs camerounais et togolais. Sur 574 crânes issus des anciennes colonies allemandes d'Afrique de l'Ouest, 336 ont été rattachés au Cameroun actuel. Une part importante appartenait à des ouvriers morts sur les chantiers ferroviaires allemands ; d'autres ont été prélevés dans des nécropoles pillées ou sur des champs de bataille. La fondation s'est dite ouverte à leur rapatriement.
Les Maka de l'Est mènent leur propre démarche. Les têtes de six résistants exécutés à Doumé en 1910 ont été emportées en Allemagne, et cinq d'entre elles ont été retrouvées à Fribourg. En avril 2026, des chefs traditionnels maka ont redit au ministre des Arts et de la Culture leur volonté de les faire revenir, décrivant cette absence comme une malédiction pour la communauté.
Le rapprochement a ses limites. Le pillage colonial servait une science raciale et un pouvoir d'occupation, quand le trafic actuel répond à un marché. Dans les deux cas pourtant, des familles ignorent où reposent les leurs et des restes humains deviennent marchandises ou pièces de collection. La profanation de la tombe d'Ernest Ouandié à Bafoussam, en mars 2025, a aussi rappelé qu'une sépulture peut porter la mémoire politique d'un pays.
Les chantiers qui attendent l'Aprapfea
Jusqu'ici, les profanations finissaient le plus souvent en brève de faits divers, vite oubliée. On sait rarement ce que deviennent les dossiers une fois les suspects déférés au parquet. Recenser les cas, suivre les procédures, accompagner les familles touchées : l'association a là un travail de veille à construire.
La prévention se joue au plus près des villages. Les caveaux familiaux et les cimetières ruraux, souvent isolés, échappent à toute surveillance. Chefferies, communes et associations de ressortissants peuvent y organiser le gardiennage, encourager des sépultures plus difficiles à ouvrir et mettre en place des circuits d'alerte rapide.
Reste la demande. Tant que des acheteurs croiront qu'un os humain apporte richesse ou protection, des jeunes en quête d'argent facile accepteront de creuser. Faire reculer ces croyances suppose d'associer autorités traditionnelles et responsables religieux, d'autant qu'un pasteur est cité dans l'affaire de Tsekani.
Enfin, en plaçant son combat sur le terrain de la mémoire nationale, l'Aprapfea peut rejoindre les communautés qui réclament le retour des restes emportés pendant la colonisation. Les deux causes se rejoignent sur un point : savoir où reposent les siens et leur garantir une sépulture respectée.
Rendre aux morts leur repos
À Tsekani, les quatre tombes ont été refermées, mais la blessure reste ouverte. En la portant devant le public, Bidias à Ngon parie qu'un drame familial peut réveiller une vigilance collective. Le succès de l'Aprapfea se mesurera à une chose simple : que les morts du Cameroun puissent reposer sans qu'il faille poster un gardien près de leur tombe.
