Sotigui Awards 2026 : quatre voix camerounaises en lice pour consacrer un cinéma en pleine mutation

Sotigui Awards 2026 : le Cameroun aligne 4 nominations avec Bassong, Ebouaney, Bouli et Matip. Analyse complète des enjeux pour le 7e art camerounais.

CINÉMA

Guy Etom

8/26/20264 min read

Tatiana Matip Nominée aux Sotigui Awards
Tatiana Matip Nominée aux Sotigui Awards

Ouagadougou accueillera, du 11 au 14 novembre 2026, la 11ᵉ édition des Sotigui Awards. Organisée par l'Académie des Sotigui, présidée par le promoteur culturel burkinabè Kevin Moné, cette cérémonie s'est imposée en une décennie comme l'un des rendez-vous majeurs du 7ᵉ art africain, aux côtés du FESPACO. Elle récompense, dans seize catégories couvrant longs métrages et séries télévisées, les meilleurs talents d'Afrique et de sa diaspora. Cette année, quatre personnalités camerounaises figurent parmi les nominés, réparties dans quatre catégories différentes.

Un palmarès qui pèse dans le cinéma africain

Créés en 2016 en hommage au comédien burkinabè d'origine malienne Sotigui Kouyaté, les Sotigui Awards reposent sur un mode de sélection fondé sur trois critères : la crédibilité de l'acteur dans son rôle, la qualité de son jeu d'interprétation, et sa capacité de « conversation » à l'écran — l'écoute et la justesse dans l'échange avec ses partenaires de jeu. Le Sotigui d'Or, trophée suprême, avait couronné en 2025 le Sénégalais Ibrahima Mbaye pour son rôle dans Ni Chaînes Ni Maîtres.

Quatre nominations, quatre catégories, quatre trajectoires du cinéma camerounais

Meilleur Acteur d'Afrique centrale : Emy Dany Bassong, dans le film Le Prix du Pouvoir. Révélée dans le rôle de Sophie Ewane dans la série à succès Madame… Monsieur d'Ebenezer Kepombia, Emy Dany Bassong est l'une des valeurs sûres du petit écran camerounais. Déjà récompensée à la 6ᵉ édition des Sotigui en 2021, elle cumule depuis les distinctions régionales (Canal 2'Or, Women Awards, Black Africa Awards). Sa nomination dans cette catégorie phare confirme sa place parmi les visages les plus reconnus du jeu d'acteur en Afrique centrale.

Meilleur Acteur de la Diaspora : Eriq Ebouaney, dans le film L2: Empuraan. Acteur français né de parents camerounais, révélé au grand public par son rôle-titre dans Lumumba (2000) et connu pour ses apparitions dans Femme Fatale, Transporter 3 ou plus récemment ce long métrage indien en langue malayalam où il incarne le personnage de Kabuga, Eriq Ebouaney illustre à lui seul le rôle que joue la diaspora camerounaise dans la circulation des talents africains sur la scène internationale. Sa nomination dans la catégorie dédiée à la diaspora rappelle que le cinéma camerounais ne se limite pas à ses frontières, mais irrigue aussi des productions mondiales de grande ampleur.

Meilleur Plus Jeune Acteur Africain : Diana Bouli, dans le film Les 3 Lascars 2. Devenue la TikTokeuse camerounaise la plus suivie avant de basculer vers le cinéma dès 2019 avec Before the Sunrise d'Akin Omotoso, Diana Bouli poursuit aujourd'hui sa carrière d'actrice, notamment en Côte d'Ivoire où elle s'est installée. Sa nomination dans la catégorie révélation confirme la trajectoire d'une génération d'artistes venus des réseaux sociaux et en voie de professionnalisation dans le cinéma traditionnel.

Meilleure Interprétation Féminine Africaine Série TV : Tatiana Matip, dans la série Monkam. Actrice, scénariste et productrice originaire d'Édéa, Tatiana Matip incarne la mémoire vivante et la constance du cinéma camerounais. Révélée en 2006 dans Confidences de Cyrille Masso, elle a traversé deux décennies de carrière marquées par des hauts et des creux — dont une longue absence des plateaux entre 2013 et 2018 — avant de fonder Tatian'Art Ciné, une structure de formation aux métiers du jeu d'acteur, de l'écriture et de la réalisation. Elle est aussi l'une des voix les plus franches sur les difficultés économiques du métier au Cameroun, où, selon ses propres mots, un comédien peut rester des mois sans être payé faute de tournage.

Ce que ces nominations disent du cinéma camerounais aujourd'hui

Une reconnaissance transversale, du cinéma d'auteur à la série télé. La diversité des catégories dans lesquelles ces quatre Camerounais sont nominés — long métrage, production internationale, série TV, catégorie révélation — est en elle-même significative. Elle montre que le talent camerounais ne se concentre plus sur un seul format ou un seul type de production, mais irrigue simultanément le cinéma de festival, les productions grand public et la télévision.

Une industrie qui se structure malgré les obstacles. Le cinéma camerounais souffre depuis longtemps d'un déficit de financement public, d'infrastructures de distribution limitées et d'une faible circulation régionale de ses œuvres. Que quatre profils aussi différents soient simultanément reconnus par un jury panafricain constitue une validation précieuse dans un secteur où la reconnaissance institutionnelle nationale reste souvent en retrait — Tatiana Matip elle-même a publiquement dénoncé la précarité économique des comédiens et les dysfonctionnements dans la gestion des droits d'auteur.

La diaspora comme relais de visibilité. La nomination d'Eriq Ebouaney pour une production indienne d'envergure internationale rappelle que le rayonnement du cinéma camerounais passe aussi par des artistes de la diaspora, capables de porter le nom du pays jusque dans des circuits de production auxquels le cinéma local n'a pas encore accès seul.

La mutation du vivier de talents. Le parcours de Diana Bouli, passée des réseaux sociaux au cinéma, traduit une évolution structurelle : à défaut d'un vrai réseau de salles et d'écoles de cinéma bien financées, les plateformes numériques sont devenues un tremplin de visibilité et de professionnalisation à part entière pour une nouvelle génération d'acteurs camerounais. Sa nomination dans la catégorie « Meilleur plus jeune acteur africain » consacre cette voie d'accès alternative au métier.

La télévision, moteur discret mais essentiel. La nomination de Tatiana Matip pour la série Monkam rappelle également le poids grandissant des séries télévisées dans le paysage audiovisuel camerounais, où elles constituent souvent, faute de salles de cinéma en nombre suffisant, le principal espace d'expression et de visibilité pour les comédiens confirmés comme pour les nouvelles générations.

Un enjeu de diplomatie culturelle régionale. Dans un contexte où le Cameroun cherche à consolider son rayonnement culturel en Afrique centrale, ces distinctions offrent une image positive et fédératrice, portée par la créativité plutôt que par l'agenda politique intérieur souvent tendu.