Rencontres dramaturgiques de Yaoundé : la Compagnie rouge veut doter le théâtre africain d'une charte

Du 16 au 21 novembre 2026, la Compagnie rouge lance les Rencontres dramaturgiques de Yaoundé avec un objectif : une charte africaine du théâtre.

THÉATRE

Guy Etom

10/15/20265 min read

Du 16 au 21 novembre 2026, Yaoundé accueille la première édition des Rencontres dramaturgiques de Yaoundé (Redy). Derrière l'événement, on trouve la Compagnie rouge et sa directrice, l'autrice, comédienne et chanteuse Becky Beh Mpala. Leur pari : réunir pendant six jours les professionnels du théâtre du continent et repartir avec un texte commun, une charte africaine du théâtre.

Six jours pour écrire un texte commun

Pour sa première édition, l'association culturelle Compagnie rouge s'est fixé un objectif peu courant pour un rendez-vous de théâtre : élaborer une charte africaine du théâtre. L'idée est née d'un besoin simple. Se retrouver, parler de la condition des gens de théâtre et réfléchir à la direction que cet art doit prendre aujourd'hui sur le continent.

Becky Beh Mpala résume l'esprit de la démarche en une phrase : « Le théâtre est le pont qui nous lie à l'humain que nous réparons. » Elle dit vouloir rassembler les artistes d'une même époque autour d'une vision partagée, assez solide pour faire date.

Les organisateurs ne veulent pas d'une conférence supplémentaire, de celles dont on sort avec des actes rangés dans un tiroir. Ils ont construit les Redy comme un cycle en six étapes : diagnostic, contradiction, formulation, expérimentation, adoption par la profession, puis suivi. La charte est donc pensée pour vivre après la clôture.

Les chantiers sur la table

Le point de départ parlera à tous ceux qui travaillent sur les plateaux de Yaoundé, Douala, Abidjan ou Ouagadougou. Les organisateurs évoquent les fondations fragiles de la vitalité artistique en Afrique. Ils citent l'argent, bien sûr, mais aussi le statut des artistes et des techniciens, les contrats et les droits d'auteur.

Autant de dossiers qui décident, au quotidien, si un comédien peut vivre de son métier ou si un régisseur est payé à temps. Ce sont eux que la future charte devra traiter.

Qui est attendu, et où ?

Les Redy ratissent large. Les auteurs, comédiens et metteurs en scène sont invités, comme les techniciens, les producteurs et les directeurs de festivals. Enseignants, chercheurs, représentants d'institutions et jeunes créateurs complètent la liste. Le programme jour par jour et les noms des invités restent à annoncer.

Trois lieux tournés vers la mémoire

Les rencontres se déploieront sur trois sites de Yaoundé. Aucun n'est une salle de spectacle au sens classique. Les trois entretiennent un rapport fort au patrimoine.

Kamerun Haus, Maison des cultures, a ouvert ses portes en janvier 2026 au quartier Nkoleton. Son promoteur, le prince de Bangoua Legrand Tchatchouang, avait d'abord lancé la structure en Allemagne en 2015. Depuis 2023, elle sert de point focal au Comité interministériel chargé des biens culturels exportés illégalement pendant la période coloniale.

Le Musée ethnographique des peuples de la forêt d'Afrique centrale, établissement privé situé vers le carrefour Elig-Essono, retrace les modes de vie des peuples forestiers de la sous-région, du Cameroun à l'Angola en passant par le Gabon et les deux Congo.

Enfin, l'Afrotopos Cultural Lab Pie-Claude Ngumu, au quartier Mballa II, a été inauguré en juillet 2023. Il porte le nom du prêtre, compositeur et ethnomusicologue disparu en 1993, auteur de l'Oratorio à la croix d'ébène (1971). L'espace est porté par l'association Afrotopos, une initiative de sa famille.

Becky Beh Mpala, du cabaret au plateau

Née à Douala en 1983, Becky Beh Mpala est titulaire d'une licence en sociologie, option population et développement. Elle choisit pourtant la scène. En 2006, elle rejoint Yaoundé University Music (YUM) et commence à chanter dans les cabarets de la capitale. Elle devient ensuite chanteuse au Centre culturel Petit Tamtam, puis participe en 2010 au festival Voix de femmes MASAO.

Pour travailler son jeu, elle se forme comme actrice à l'OTHNI, le Laboratoire de théâtre de Yaoundé fondé en 2010 par Martin Ambara. Depuis, elle mène de front chant, conte et théâtre. Sur scène, on l'entend souvent à la sanza, à la guitare ou aux percussions.

Son parcours théâtral passe par Médée-Matériau de Heiner Müller, Le Petit Prince adapté et mis en scène par Martin Ambara, ou Al Mustapha, d'après Le Prophète de Khalil Gibran, présenté en carte blanche aux Récréâtrales de Ouagadougou en 2012. Elle a aussi participé à la dramaturgie d'une adaptation des Brigands de Schiller. Elle a travaillé avec Eric Delphin Kwégoué et avec la metteuse en scène Eva Doumbia, qu'elle a suivie au Festival d'Avignon en 2014. En 2018, elle était de la création de Prospero de Dieudonné Niangouna aux Récréâtrales.

Mongo Beti traverse aussi son travail. Lauréate du programme Visa pour la création de l'Institut français pour La Fureur à un à l'heure, un projet inspiré de l'œuvre de l'écrivain, elle a pris part en 2021 à l'exposition collective La Clairière d'Eza Boto, à Rouen.

La Compagnie rouge et Anne Hatomy

Becky Beh Mpala dirige la Compagnie rouge depuis 2010. Comme autrice, elle s'est imposée avec Anne Hatomy, lauréate en 2023 du programme Des mots à la scène. Ce fonds de l'Institut français, soutenu par le ministère français de la Culture, accompagne la production de textes dramatiques francophones contemporains. La même année, un autre Camerounais figurait parmi les lauréats : Eric Delphin Kwégoué, pour À cœur ouvert. La pièce de Becky Beh Mpala a aussi reçu l'aide à la création de la Commission internationale du théâtre francophone (CITF).

À l'été 2024, la Compagnie rouge en a présenté une lecture-spectacle à l'OTHNI, au quartier Titi Garage. Le texte suit une jeune femme abusée par son père, plongée dans la folie et consciente du meurtre qu'elle a commis. Stephan Dipita, Eliane Koumetio et Maximillienne Mahop portaient le texte, sur une musique de Skriim.

Part'âges, l'école du festival

Les Redy ne sont pas son premier festival. En octobre 2020, Becky Beh Mpala lançait à Yaoundé Part'âges, festival international des arts de la scène et de la parole. Conteurs, griots, comédiens et musiciens y venaient du Cameroun, du Bénin, du Burkina Faso, d'Allemagne, de Belgique et de France. Dès cette première édition, une rencontre était consacrée à la négociation des contrats internationaux par les artistes africains.

En 2021, la deuxième édition se voulait une plateforme de dramaturgie féminine, sur le thème « Femme, art : enjeux et défis ». En 2023, la quatrième revenait à l'oralité avec « Au commencement était la parole ». La question des contrats, posée dès 2020, se retrouve aujourd'hui au cœur du projet de charte.

Un mois de novembre chargé

Le calendrier ne facilitera pas la tâche des professionnels qui voyagent. À Abidjan, Delphine Yoboué prévoit la 15e édition du Festival international de théâtre d'Abidjan (Fitha) du 16 au 22 novembre, soit la même semaine. À Yaoundé, la clôture des Redy, le 21 novembre, coïncide avec l'ouverture des 30 ans du festival Écrans noirs.

Ce qui permettra de juger

Une charte se juge à ce qu'elle change. Le premier test viendra le 21 novembre : les participants repartiront-ils avec un texte, même provisoire ? Le second prendra plus de temps, car il faudra que compagnies, festivals, écoles et institutions s'en emparent.

Le dernier temps du cycle annoncé, le suivi, suppose d'ailleurs que les Redy reviennent. Pour une première édition portée par une compagnie indépendante, l'ambition est grande. Elle a le mérite de mettre par écrit des questions que la profession discute d'ordinaire en coulisses.