Prix Renaudot 2026 : deux Camerounaises dans la course

Hemley Boum et Osvalde Lewat figurent dans la sélection du prix Renaudot 2026. Enjeux, biographies et calendrier pour les lecteurs camerounais et africains.

LITTÉRATURE

Guy Etom

9/8/20265 min read

L'auteure Camerounaise Hemley Boum
L'auteure Camerounaise Hemley Boum

La rentrée littéraire française vient de livrer un signal fort pour les lettres camerounaises. Hemley Boum et Osvalde Lewat figurent toutes les deux dans la première sélection du prix Renaudot 2026, annoncée le 3 septembre chez Drouant, à Paris. Boum va plus loin : son roman Nos vies sauvages a ensuite été retenu parmi les cinq finalistes du Renaudot des Lycéens, dont le lauréat sera désigné le 17 novembre à Loudun.

Il faut distinguer les deux choses, parce qu'on les confond souvent. Le Renaudot « des grands », décerné le 3 novembre, et le Renaudot des Lycéens, qui suit un calendrier et un jury propres (400 élèves, cette année), sont deux prix liés mais séparés. Boum est engagée sur les deux fronts. Lewat, elle, reste pour l'instant dans la course du prix principal, dont la deuxième sélection tombera le 7 octobre.

Un centenaire qui regarde vers l'Afrique

2026 marque les cent ans du Renaudot, créé en 1926 par dix journalistes qui patientaient, chez Drouant, pendant les délibérations du jury Goncourt. Le prix n'a jamais eu de lien officiel avec son grand frère, mais les deux sont proclamés le même jour, au même endroit, depuis toujours. Pour cette édition anniversaire, le jury est présidé par Frédéric Beigbeder, entouré entre autres de J.M.G. Le Clézio, Dominique Bona et Franz-Olivier Giesbert.

La première liste retient dix-sept romans et neuf essais. Une deuxième sélection tombera le 7 octobre, une troisième le 28, avant la proclamation finale début novembre. Le Renaudot a une histoire particulière avec les écrivains africains : Yambo Ouologuem l'a reçu dès 1968, suivi plus tard par Tierno Monénembo, Scholastique Mukasonga ou Gaël Faye. Deux Camerounaises dans la même liste, la même année, ce n'est pas rien pour un pays dont la littérature peine souvent à se faire une place dans ces grands prix parisiens.

Le Renaudot des Lycéens, lui, existe depuis 1992. Il a été fondé à Loudun, ville natale de Théophraste Renaudot, à l'initiative de l'association « Les Amis de Théophraste Renaudot ». Le principe est simple : un comité resserre la liste parisienne à cinq titres, puis des centaines de lycéens des environs les lisent et tranchent. L'auteur ou l'autrice couronné se rend ensuite à Loudun pour rencontrer les élèves.

Hemley Boum et le Cameroun de Paul Biya

Née au Cameroun et installée en région parisienne, Hemley Boum écrit depuis 2010. Son premier roman, Le Clan des femmes, abordait déjà la polygamie dans un village africain du début du XXe siècle. Ont suivi Si d'aimer... (prix Ivoire 2013), Les maquisards (Grand prix littéraire d'Afrique noire et prix Les Afriques 2016), Les jours viennent et passent (prix Ahmadou-Kourouma 2020) et Le rêve du pêcheur, qui lui a valu en 2025 le prix des Cinq continents de la Francophonie ainsi que le tout premier prix littéraire de Sciences Po.

Nos vies sauvages, paru chez Gallimard le 20 août, est son sixième roman. L'histoire suit Ndolo Elimbi, avocate de l'opposition emprisonnée pour s'être dressée contre un pouvoir autoritaire en place depuis quatre décennies, et Enow Alaka, son ancien amour devenu opposant en exil. Le roman traverse quarante ans de Cameroun, des espoirs démocratiques du début des années 1990 jusqu'aux désillusions de 2018. Plusieurs critiques littéraires ont noté que le régime dépeint dans le livre, celui d'un homme au pouvoir depuis plus de quarante ans, renvoie directement à la présidence de Paul Biya, en fonction depuis 1982.

C'est un roman qui ne cherche pas à masquer son sujet politique. Il parle de prisonniers d'opinion, de répression, de corruption, et le fait à travers des personnages féminins qui portent le récit : Ndolo bien sûr, mais aussi la commissaire Zeinabou, prise entre son poste dans l'appareil répressif et sa propre lucidité.

Osvalde Lewat, du documentaire au roman

Osvalde Lewat est née en 1976 à Garoua, dans le nord du pays, avant de grandir à Yaoundé. Diplômée de Sciences Po Paris et de l'Ecole Supérieures des Sciences et Technologies de l'Information et de la Communication (ESSTIC) de Yaoundé, elle s'est d'abord fait connaître comme documentariste, avec des films engagés sur les violences politiques en Afrique, dont Une affaire de nègres (2006), consacré aux disparitions forcées liées au Commandement opérationnel à Douala. Elle a reçu un Peabody Award en 2012 pour Land Rush. Elle est aussi photographe, exposée en Europe, en Amérique et en Afrique.

Son premier roman, Les Aquatiques (2021), avait déjà été salué : Grand prix panafricain de littérature, prix Ahmadou-Kourouma, prix du rayonnement de la langue et de la littérature françaises décerné par l'Académie française. Avec Un corps indocile, publié en août 2026 chez Philippe Rey, en coédition avec la maison sénégalaise Jimsaan, elle raconte Deffo, couturier installé à Paris, dont la vie bascule quand une douleur inexpliquée résiste à tous les traitements. Il retourne dans son pays d'origine, cherche un remède traditionnel, et se retrouve ouvrier dans une usine textile tenue par des intérêts chinois en Afrique. Le roman met en tension le savoir-faire artisanal et la violence d'un travail industriel qui réduit le corps à une cadence.

Ce que ces deux nominations changent, ou pas, pour le Cameroun

Sur le papier, la nouvelle est bonne et mérite d'être saluée : deux autrices camerounaises dans la première liste d'un des plus grands prix littéraires français, l'une d'elles finaliste d'un prix qui va faire lire son livre à des centaines de lycéens français. Mais il vaut la peine de regarder d'un peu plus près ce que ça signifie concrètement.

D'abord, ces autrices écrivent et publient depuis la France, chez Gallimard et chez Philippe Rey, des maisons parisiennes. C'est le circuit classique par lequel la littérature camerounaise se fait remarquer à l'échelle internationale, faute d'un secteur éditorial local suffisamment structuré pour porter ces livres jusqu'aux grands prix. Le paradoxe n'est pas nouveau : les histoires sont camerounaises, souvent situées à Douala ou à Yaoundé, mais la reconnaissance passe presque toujours par Paris.

Ensuite, le roman de Boum touche à un sujet sensible. Écrire aujourd'hui une fiction sur un régime en place depuis plus de quarante ans, sur la répression d'une opposante, sur des prisonniers politiques, ce n'est pas neutre dans le contexte camerounais actuel, où la liberté d'expression reste un terrain difficile et où la critique frontale du pouvoir expose à des risques réels pour qui vit sur place. Que ce texte soit salué à Paris pose une question qui dépasse la littérature : quelle réception, quelle diffusion, quel accueil ce livre aura-t-il au Cameroun même, où il touche à des choses que beaucoup n'osent pas dire à voix haute ?

Il y a aussi une question de continuité. Boum et Lewat s'inscrivent dans une génération d'autrices camerounaises et plus largement africaines francophones qui occupent une place croissante dans le paysage littéraire français, aux côtés de noms comme Djaïli Amadou Amal ou Léonora Miano. Cette présence répétée dans les sélections des grands prix n'est plus un coup isolé, elle commence à ressembler à une tendance de fond. Reste à savoir si cette visibilité à l'étranger se traduit, chez les jeunes lecteurs camerounais, par un accès réel à ces livres, à des prix accessibles, dans les librairies locales, et pas seulement dans les articles qui célèbrent la nomination depuis l'extérieur.

Les prochaines étapes sont fixées : deuxième sélection du Renaudot le 7 octobre, liste finale le 28, proclamation du lauréat ou de la lauréate le 3 novembre chez Drouant. Le verdict du Renaudot des Lycéens tombera deux semaines plus tard, le 17 novembre, à Loudun. D'ici là, deux histoires nées au Cameroun continuent leur chemin dans les délibérations d'un jury parisien.