Préservation du patrimoine : à Yaoundé, les peuples de la forêt orchestrent leur « réveil culturel et économique »
Le 23 août à Yaoundé, le Grand congrès des peuples de la forêt a réuni les ressortissants du Centre, de l'Est et du Sud autour d'un « réveil culturel et économique » : décryptage des enjeux patrimoniaux.
PATRIMOINE


Le 23 août dernier, l'esplanade du Musée national de Yaoundé s'est transformée en un vaste espace de mémoire. Filles et fils des régions du Centre, de l'Est et du Sud s'y sont retrouvés pour le Grand congrès des peuples de la forêt, placé sous le thème « Réveil culturel et économique du peuple de la forêt ». Coiffes en fibres végétales, motifs léopard, parures traditionnelles et langues ancestrales ont occupé le devant de la scène, dans un pays où la question de la transmission culturelle se pose avec de plus en plus d'acuité.
Une esplanade transformée en musée vivant
C'est au pied du Musée national, lieu chargé de symboles patrimoniaux, que s'est tenu ce grand rassemblement. Pendant toute une journée, les ressortissants des régions forestières du pays — Centre, Est et Sud — ont exposé les objets qui racontent leur histoire commune : motifs léopard rappelant le pouvoir traditionnel, coiffes en fibres végétales, parures et autres accessoires locaux. Chaque symbole donnait à voir un fragment de l'histoire et des pratiques des peuples de la forêt, dans une mise en scène pensée comme une transmission plutôt qu'une simple exposition.
L'événement a réuni un public nombreux venu en tenue traditionnelle, preuve que la mobilisation a dépassé le cercle des seuls organisateurs et élus locaux pour toucher une jeunesse en quête de repères identitaires.
Les langues Ewondo, Eton et Bulu remises à l'honneur
Au-delà des costumes et des parures, c'est la question linguistique qui a structuré la journée. Poèmes et récits en ewondo, eton et bulu ont retracé les origines de ces peuples devant une assistance venue nombreuse. Un choix loin d'être anodin : ces langues, parlées par les communautés beti-pahouin du Centre, du Sud et de l'Est, comptent parmi les idiomes camerounais aujourd'hui fragilisés par l'usage croissant du français dans les foyers urbains.
Président du comité d'organisation, Trésor Modo Odzama a justifié cette démarche par une urgence qu'il observe directement sur le terrain : de nombreux enfants issus de ces régions ne parlent plus leurs langues maternelles et se sont progressivement détachés des us et coutumes de leurs aïeux. Pour les organisateurs, ce congrès se voulait donc un rappel du chemin des sources, avant qu'il ne soit trop tard.
Un « réveil culturel et économique » qui répond à une actualité brûlante
Le choix du thème n'est pas fortuit. Il s'inscrit dans un contexte où la question de la sauvegarde du patrimoine immatériel s'impose de plus en plus dans l'agenda culturel camerounais et centrafricain au sens large. Quelques semaines avant ce congrès, Yaoundé accueillait déjà le Festival des Sonorités de la Forêt au Jardin zoo-botanique de Mvog-Betsi, où peuples de la forêt et de la savane s'étaient réunis autour de la préservation de la biodiversité et du patrimoine culturel. Le même mois d'août 2026, la ville a également abrité la deuxième Conférence sur le Bassin du Congo, consacrée notamment à la justice climatique et à la reconnaissance des peuples autochtones et communautés locales de la sous-région.
Cette concentration d'initiatives, sur un temps resserré et dans la même capitale, dessine une tendance de fond : au Cameroun, la sauvegarde des identités culturelles régionales et l'urgence environnementale liée aux forêts du Bassin du Congo tendent désormais à être pensées ensemble, comme les deux faces d'un même défi de développement durable.
Les enjeux d'une transmission à contre-courant de l'urbanisation
Ce Grand congrès pose, en creux, une problématique bien plus large que celle d'une seule journée de festivités. Dans un Cameroun marqué par un exode rural soutenu vers Yaoundé, Douala et les autres grandes villes, les nouvelles générations issues des régions forestières grandissent de plus en plus loin de leurs villages d'origine, de leurs langues et de leurs pratiques coutumières. La perte de la langue maternelle, souvent la première touchée, entraîne dans son sillage l'effacement progressif des récits fondateurs, des rites et des savoirs communautaires.
Face à ce constat, l'enjeu pour les organisateurs comme pour les pouvoirs publics et les acteurs culturels camerounais est double : d'une part, transmettre ce patrimoine avant que la rupture générationnelle ne devienne irréversible ; d'autre part, en faire un levier économique, comme le suggère le volet « économique » du thème du congrès, à travers l'artisanat, le tourisme culturel et la valorisation des savoir-faire locaux. Une ambition qui rejoint les objectifs affichés par d'autres rencontres régionales tenues récemment autour de la valorisation du Bassin du Congo et de ses populations.
Un mouvement de fond à observer
Reste que ce type d'initiative, aussi symbolique soit-il, pose la question de sa pérennité au-delà d'un rassemblement ponctuel : quelles suites concrètes seront données à ce « réveil » — programmes scolaires en langues locales, ateliers de transmission réguliers, structuration d'une filière artisanale et touristique ? C'est sur ce terrain, celui de la continuité, que se jouera la réussite véritable de ce congrès, dont l'écho pourrait dépasser les seules régions du Centre, de l'Est et du Sud pour inspirer d'autres communautés du Cameroun et d'Afrique centrale confrontées aux mêmes défis identitaires.
