Patrimoine : les Mvog Manga demandent à l'État de reconnaître leur festival
Une délégation d'autorités traditionnelles de cette lignée beti a été reçue au ministère des Arts et de la Culture à Yaoundé. Elle veut créer un festival et une école de langue, avec la reconnaissance officielle de l'État.
PATRIMOINE


Ils sont venus à plusieurs, en tenue d'apparat, et leur demande tient en une phrase : que l'État reconnaisse le festival Mvog Manga. À la tête de la délégation reçue par le ministre des Arts et de la Culture, Pierre Ismaël Bidoung Mkpatt, se trouvait Sa Majesté Serge Amougou, président national de l'association Anyang Mvog Manga. Plusieurs autres chefs traditionnels de la communauté l'accompagnaient. Ils veulent faire inscrire au répertoire national un événement consacré aux us et coutumes de leur lignée, installée dans les régions du Centre et du Littoral.
« Prendre en compte notre festival, c'est considérer la culture, c'est avoir une vision très poussée de ce que nous voulons faire pour pérenniser la culture ancestrale en pratiquant les rites, us et coutumes des Ekang en général, des Beti et des Mvog Manga en particulier », a déclaré le chef. Il n'a pas caché son inquiétude : « Nos enfants disent qu'ils peuvent entendre, sans savoir parler. »
Qui sont les Mvog Manga ?
Chez les Beti, le mot mvog désigne la lignée, la « maison » d'un ancêtre fondateur. Il se retrouve partout dans la géographie de Yaoundé : Mvog-Mbi, Mvog-Ada, Mvog-Betsi, Mvog-Atangana Mballa. Chacun de ces quartiers garde le nom d'une descendance. Les classifications de l'aire ewondo rattachent les Mvog Manga au groupe bënë (bene), proche parent des Ewondo, qui parle la même langue, le kóló.
Selon la tradition orale bënë, recueillie par des chercheurs de la communauté ekang, le fondateur serait Manga Amombo Ndzie. Il était le plus jeune fils d'Owono Kodé, surnommé Nnë Bodo, « le Passeur ». Owono Kodé est le guide qui, dans le récit fondateur des Ekang, fait traverser la Sanaga à son peuple sur le dos du serpent Ngan Medza. La famille se serait ensuite fixée à Nkometou, à une trentaine de kilomètres au nord de Yaoundé. À la mort du patriarche, les fils se sont séparés. Chacun a fondé sa propre lignée, dont les Mvog Belinga, les Mvog Man Zë, les Mvog Ndi et les Mvog Manga. Manga Amombo Ndzie aurait été le jumeau de Ndi Mbi. Il aurait reçu le nom d'un oncle, Manga Amombo Kunu, mort à Nkometou.
Ces récits varient d'une famille à l'autre, comme toute généalogie orale. Ils expliquent tout de même les liens que les Mvog Manga revendiquent avec plusieurs grandes familles de la Mefou, du Mfoundi et au-delà. Leur présence dans le Littoral s'explique par les migrations de travail vers Douala, qui ont fixé dans la capitale économique une importante population beti.
Un festival pour sauver une langue
Le cœur du projet est linguistique, plus encore que festif. Les promoteurs veulent adosser au festival une « école de la langue traditionnelle Mvog Manga, bënë et ewondo ». Le constat qu'ils font est connu dans beaucoup de familles camerounaises : les enfants comprennent la langue de leurs parents, mais ne la parlent pas. En ville, le français a pris la place de la langue maternelle, et les grands-parents ne sont plus là pour faire le lien.
L'État a déjà ouvert quelques portes. Le programme ELAN-Afrique, piloté par le ministère de l'Éducation de base depuis 2013, a testé l'enseignement en langue maternelle dans 43 écoles, et l'ewondo faisait partie des cinq langues retenues avec le duala, le basaa, le ghomala' et le fulfulde. L'université de Yaoundé I forme depuis 2017 des étudiants en langues et cultures camerounaises. Ces dispositifs restent pourtant limités face à plus de 250 langues parlées dans le pays. Les communautés en tirent une conclusion simple : si l'école ne transmet pas la langue, c'est au village de s'en charger.
Ce que l'État exige
Il ne suffit pas d'en faire la demande pour être inscrit au répertoire national. Marie Thierry Edjoa Akoa, directeur du patrimoine culturel au Minac, a rappelé les conditions posées par l'administration. La première est l'ancrage historique et culturel : « Il faut prouver que le festival est l'expression d'une histoire. » Autrement dit, il faudra montrer des rites, des danses, des savoirs et des pratiques vérifiables et transmis. Un programme de spectacles ne suffira pas.
Ce point n'a rien d'anodin. Au Cameroun, on voit naître chaque année des festivals communautaires qui ressemblent surtout à des retrouvailles d'élites, avec gala, concert et discours. Les Mvog Manga devront documenter leurs pratiques, c'est-à-dire recueillir les récits des anciens, décrire les rites, retrouver les chants et les instruments. Ce travail préalable aura peut-être plus de valeur que la reconnaissance elle-même.
Les Bamoun et les Sawa ont montré la voie
Le contexte donne du poids à la démarche. Le Nguon des Bamoun a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco en décembre 2023. Le Ngondo des Sawa l'a été le 4 décembre 2024, au terme d'un dossier porté depuis 2022 par six cantons du Wouri avec l'appui du gouvernement. D'autres rendez-vous, comme le festival Medumba des Bangangté, se sont installés durablement dans le calendrier. Ces précédents montrent qu'un événement communautaire bien structuré et bien documenté peut devenir une vitrine nationale, puis internationale.
L'aire beti-ekang n'a pas encore de rendez-vous de cette envergure, alors qu'elle compte parmi les plus peuplées du pays. Ses traditions existent pourtant : le tso, rite public de purification, les défis entre clans appelés bilabi, l'épopée du mvet et les danses de funérailles. Le festival Mvog Manga pourrait servir de test pour d'autres lignées beti qui voudraient suivre le même chemin.
Mettre la culture au service du rassemblement
Une question plus délicate se pose, et le ministère ne pourra pas l'éviter. Le débat public camerounais se tend régulièrement sur les appartenances ethniques, surtout sur les réseaux sociaux, et le législateur a fait du discours tribaliste une infraction pénale en 2019. Dans ce climat, chaque festival communautaire peut soit faire connaître une culture, soit servir au repli sur soi. Les promoteurs mettent en avant le rassemblement des « filles et fils » de la communauté. Leur défi sera d'ouvrir l'événement au public de Yaoundé et de Douala, et à ceux qui ne sont pas Mvog Manga, pour que les autres le vivent comme une invitation.
Il restera enfin à trouver l'argent. Les aides publiques à la culture sont rares, et beaucoup de festivals dépendent des contributions des élites, qui varient avec les saisons politiques. La reconnaissance officielle donnerait au festival de la visibilité et de la crédibilité auprès des partenaires. Elle ne garantit pas le budget. Pour les Mvog Manga, le vrai critère de réussite se verra plus tard : il faudra que les enfants qui « entendent sans savoir parler » finissent par parler.
