Le « Féo Kagué » des Tupuri en route vers l'UNESCO : le Cameroun mise encore sur son patrimoine immatériel
Le Féo Kagué, fête ancestrale du peuple Tupuri, vise une inscription au patrimoine immatériel de l'UNESCO. Enjeux, critères et contexte culturel camerounais.
PATRIMOINE


Le Musée National de Yaoundé a servi de cadre, le 16 septembre dernier, à une audience qui pourrait marquer un nouveau jalon dans la valorisation culturelle du Cameroun. Une délégation de la communauté Tupuri, conduite par Sa Majesté Dr Emmanuel Pohowe, a été reçue par le ministre des Arts et de la Culture, Bidoung Mkpatt, pour plaider la cause d'une fête ancestrale : le Féo Kagué, littéralement la « fête du Coq ».
Une fête millénaire, un peuple à cheval sur deux pays
Le Féo Kagué appartient à la communauté Tupuri, installée dans l'Extrême-Nord du Cameroun et au Tchad. D'après le Comité d'organisation, cette célébration constitue bien plus qu'un simple rite agraire : elle marque le nouvel an du peuple Tupuri, une fête de joie et de partage des récoltes, de réconciliation et de transformation intérieure dans l'amour des autres, comme l'a résumé le président du Comité lors de l'audience.
Le sacrifice du coq en est l'élément central. Selon les travaux consacrés à ce peuple, les lignages d'obédience Doré sacrifient les jeunes coqs pour la fête des prémices du sorgho rouge hâtif, généralement entre septembre et le début du mois d'octobre, et cette cérémonie est considérée comme le nouvel an chez tous les Tupuri. Un rituel transmis de génération en génération, qui structure encore aujourd'hui le calendrier social de la communauté.
Cinq critères à remplir avant de rêver à Paris
Derrière l'accueil favorable réservé à la délégation, le ministère a rappelé que le chemin vers l'inscription reste balisé. Marie Thierry Edjoa Akoa, directrice du patrimoine culturel au Minac, a détaillé les cinq conditions posées par l'UNESCO pour qu'un élément intègre la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité : que le Féo Kagué soit reconnu comme patrimoine culturel immatériel vivant, transmis de génération en génération et porteur d'un sentiment d'identité pour la communauté ; que son inscription serve la visibilité du patrimoine immatériel en général et le dialogue interculturel ; que des mesures de sauvegarde concrètes soient déjà en cours ou prévues ; et que le dossier soit préparé avec la participation la plus large possible de la communauté elle-même.
Ce sont là les exigences classiques de la Convention de 2003, qui régit les pratiques, connaissances et expressions que les communautés reconnaissent comme faisant partie de leur identité culturelle. Rien n'est donc acquis : la candidature devra être montée, documentée, puis transmise par l'État camerounais au Comité intergouvernemental, qui statue chaque année.
Un momentum favorable pour le Cameroun
La démarche des Tupuri s'inscrit dans une dynamique que le pays a solidement enclenchée ces dernières années. En décembre 2023, le Nguon, festival du peuple Bamoun, a été inscrit sur la liste représentative. Un an plus tard, le Ngondo, festival des peuples Sawa, a rejoint ce même panthéon lors de la 19e session du Comité intergouvernemental, tenue à Asunción au Paraguay. Le Cameroun compte ainsi déjà deux célébrations culturelles majeures reconnues par l'UNESCO, et l'ambition ne s'arrête visiblement pas là : l'État avait lancé dès 2019 un inventaire général de son patrimoine, avec près de 600 biens et éléments patrimoniaux déjà répertoriés dans le pays à l'époque.
Pour les autorités, l'enjeu dépasse le simple prestige diplomatique. L'inscription permet de mieux protéger et préserver une pratique ou une tradition grâce à des politiques et des financements nationaux et internationaux, et favorise la transmission des savoir-faire culturels menacés. Dans un pays qui compte plus de 250 groupes ethniques, chaque nouvelle reconnaissance internationale envoie aussi un signal : celui d'une diversité culturelle traitée comme une ressource nationale à part entière, et non comme un simple folklore régional.
Ce que cette candidature dit du Cameroun d'aujourd'hui
Le dossier Tupuri touche à plusieurs enjeux propres au contexte camerounais actuel. D'abord, un enjeu d'équilibre territorial : après le Nguon (Ouest) et le Ngondo (Littoral), une inscription concernant l'Extrême-Nord donnerait une assise géographique plus large à la politique patrimoniale du pays, une région parfois plus associée dans l'actualité aux questions sécuritaires qu'à son rayonnement culturel.
Ensuite, un enjeu de reconnaissance transfrontalière. Le Féo Kagué est célébré à la fois au Cameroun et au Tchad, ce qui invite à une possible candidature partagée entre les deux États, une pratique déjà éprouvée par l'UNESCO pour d'autres éléments culturels communs à plusieurs pays. Cela suppose une coordination diplomatique que le Comité d'organisation devra construire, au-delà du seul dialogue avec Yaoundé.
Enfin, un enjeu de méthode. Les critères rappelés par le Minac, notamment celui de la participation la plus large de la communauté, rappellent que ces dossiers ne se gagnent pas seulement sur l'ancienneté d'une tradition, mais sur la capacité d'un peuple à documenter, faire vivre et transmettre sa pratique au présent. Pour la communauté Tupuri, c'est désormais tout l'enjeu des prochains mois : transformer une audience protocolaire en un dossier de candidature solide.
