L'art textile camerounais s'invite au Sénégal : Stéphanie Nyangono expose à Saly

À Saly, la plasticienne camerounaise Stéphanie Nyangono expose son art textile aux côtés d'artistes éthiopien et sénégalais autour de la santé mentale.

ART TEXTILE

Guy Etom

9/8/20263 min read

Stéphanie Nyangono
Stéphanie Nyangono

Une plasticienne de 26 ans, formée à Mbalmayo et dans les universités de Douala et Yaoundé I, porte les couleurs du Cameroun dans une exposition collective panafricaine consacrée à la santé mentale. Une vitrine rare pour un pan de la création camerounaise resté longtemps à l'ombre des arts plastiques classiques.

Une escale à Saly, un thème universel

La Maison d'Afrique de Saly, station balnéaire sénégalaise réputée pour son dynamisme culturel, accueille jusqu'au 30 septembre l'exposition collective « Dalal sa Xël ». L'expression, empruntée au wolof, se traduit par « Apaise ton esprit ». L'événement s'inscrit dans le calendrier de Nooraan, la saison sèche du Parcours, et réunit trois plasticiens venus de trois régions du continent : la Camerounaise Stéphanie Nyangono, l'Éthiopien Kirubel Melke et le Sénégalais Kha Bamba.

Les trois artistes partagent un même matériau de prédilection, le textile, et une même préoccupation : la santé mentale, sujet encore peu discuté dans l'espace public africain. Chacun s'en empare à sa manière, entre mémoire, identité et équilibre psychique, dans un dialogue qui dépasse largement les frontières nationales.

Le fil comme langage

Née en 2000 à Yaoundé, Stéphanie Nyangono s'est formée à l'Institut de formation artistique de Mbalmayo avant de poursuivre son parcours académique à Douala puis à Yaoundé I. Sa pratique mêle peinture, collage et assemblage de laine sur toile, une démarche qu'elle a elle-même qualifiée de « plastico-textile ».

Elle y intègre des émoticônes et des smileys, ces symboles devenus omniprésents dans nos échanges numériques, pour révéler ce que les visages figés dissimulent. Dans « Question existentielle », l'une de ses pièces phares réalisée en laine sur toile, elle remplace les traits d'un visage par un point d'interrogation, une manière de matérialiser physiquement une incertitude qui reste d'ordinaire invisible. Une autre œuvre montre une silhouette encerclée d'émotions contradictoires, traduisant la surcharge psychologique que traversent tant d'individus dans nos sociétés.

Cette utilisation du tissu comme support de dessin, plutôt que comme simple matière décorative, tranche avec la perception encore répandue au Cameroun où le textile reste largement associé à l'habillement ou à l'artisanat traditionnel plutôt qu'aux beaux-arts.

Ce que cette exposition dit du Cameroun

L'itinéraire de Stéphanie Nyangono illustre une dynamique plus large. Une génération de jeunes créateurs camerounais, souvent mal identifiés par les circuits institutionnels locaux, se fraie un chemin par les biennales, résidences et expositions collectives à l'étranger avant, parfois, d'être reconnue chez elle. Le parcours de l'artiste, qui voyage entre le Sénégal, la Côte d'Ivoire et la France avec l'ambition assumée d'exposer un jour au Louvre, en est une illustration nette.

Sa présence à Saly s'inscrit aussi dans une géographie culturelle où Dakar occupe depuis longtemps une place de carrefour, portée notamment par la Biennale de l'art africain contemporain. Pour la création camerounaise, ces passerelles offrent une visibilité que le marché intérieur, encore peu structuré autour de l'art contemporain, peine à fournir.

Le choix du thème n'est pas non plus anodin dans le contexte camerounais. La santé mentale y demeure largement taboue, peu prise en charge et rarement abordée en dehors du cercle médical. Voir une artiste camerounaise porter ce sujet sur la scène régionale, à travers un médium aussi ancré dans le quotidien que le tissu, contribue à ouvrir une conversation que les canaux plus institutionnels tardent encore à initier.

L'exposition reste accessible à la Maison d'Afrique de Saly jusqu'à la fin du mois.