Hervé Yamguen à Paris : quand New Bell dialogue avec le Faubourg Saint-Honoré

L'artiste camerounais Hervé Yamguen présente "Nos géographies intimes" à la galerie AFIKARIS à Paris, jusqu'au 31 octobre 2026. Portrait et enjeux.

ART PLASTIQUE

Guy Etom

9/15/20263 min read

Depuis le 5 septembre et jusqu'au 31 octobre 2026, la galerie AFIKARIS présente à Paris "Nos géographies intimes", deuxième exposition personnelle d'Hervé Yamguen dans cet espace du 3e arrondissement. L'artiste camerounais y déploie dessins, peintures, sculptures en bronze et masques en bois, dans la continuité des "Mondes de l'oiseau-conteur", sa première exposition en Europe, montée en 2024 dans la même galerie.

Né à Douala en 1971, Yamguen vit et travaille toujours dans le quartier populaire de New Bell. Autodidacte, il a construit sa pratique sur plus de trente ans, entre écriture poétique, peinture, sculpture et scénographie théâtrale. Cette nouvelle série interroge les territoires invisibles qui façonnent chaque individu : la mémoire, les émotions et les liens qui persistent au-delà des lieux quittés. Pour l'artiste, l'identité ne se fige jamais. Elle se construit au fil des rencontres, des expériences et des déplacements, et les lieux qu'on abandonne continuent d'agir en nous.

Cette réflexion s'incarne dans des figures hybrides où se rencontrent traits humains, végétaux et animaux, une esthétique nourrie par les cosmologies africaines, la pensée animiste et la philosophie de l'Ubuntu. Yamguen y défend une vision de l'existence fondée sur la relation et l'interdépendance, plutôt que sur l'individu isolé.

Un parcours enraciné dans Douala

Le travail de Yamguen ne peut se comprendre en dehors de son ancrage local. En 1998, il cofonde le Cercle Kapsiki avec plusieurs artistes dont Salifou Lindou, un collectif qui a fait entrer l'art dans l'espace public de Douala à travers expositions, résidences et interventions urbaines. À New Bell, le collectif a ouvert la K Factory, lieu de résidence pour artistes et galerie d'art contemporain, et a organisé dès janvier 2003 les premières Scénographies urbaines du quartier. Yamguen a aussi dirigé pendant trois éditions le Marché des Arts Plastiques de Bali, quartier douala où il réside.

Sa carrière l'a mené au-delà du Cameroun : expositions en France, en Allemagne, en Côte d'Ivoire, au Sénégal, participation en 2022 à "Sur la route des chefferies du Cameroun" au musée du Quai Branly, puis en 2025 à une exposition collective au musée Thyssen-Bornemisza de Madrid. Intronisé notable dans le village de son père à Bandja-Ballassie, dans l'Ouest du pays, il a renoué avec des rituels ancestraux qui infusent directement son travail plastique récent.

Ce que cette exposition dit du Cameroun

"Nos géographies intimes" pose plusieurs questions qui dépassent le cadre de la seule galerie parisienne.

La première tient à la reconnaissance. Un artiste formé sans école d'art, resté fidèle à un quartier populaire de Douala plutôt qu'installé en Europe, obtient une deuxième exposition personnelle consécutive dans une galerie parisienne spécialisée en art contemporain africain. Ce type de trajectoire reste rare et mérite d'être documenté, car il montre qu'une carrière artistique internationale peut se construire depuis Douala sans passer par un exil permanent.

La deuxième question touche à la place des cosmologies africaines dans les circuits de l'art contemporain. En choisissant l'animisme et l'Ubuntu comme grille de lecture de son travail, Yamguen impose un vocabulaire qui n'est pas celui, habituel, de l'art occidental. Cela pèse sur la manière dont les publics parisiens et internationaux reçoivent et commentent une œuvre venue d'Afrique centrale, et sur la possibilité, pour les artistes camerounais, de faire valoir leurs propres cadres de pensée plutôt que de s'adapter à des catégories importées.

La troisième porte sur les infrastructures. Le Cercle Kapsiki et la K Factory rappellent qu'une partie du travail qui aboutit aujourd'hui rue Notre-Dame-de-Nazareth a d'abord été rendue possible par des initiatives locales, montées avec des moyens limités à New Bell. La visibilité obtenue à Paris interroge en retour le soutien apporté, au Cameroun même, aux structures qui forment et accompagnent les artistes avant leur reconnaissance internationale.

Enfin, la question du marché reste posée. Une exposition personnelle dans une galerie comme AFIKARIS s'accompagne généralement d'un catalogue, de ventes et d'une valorisation qui échappe largement au pays d'origine de l'artiste. Le débat sur la manière dont le Cameroun et le continent peuvent capter une part de la valeur créée par leurs propres artistes, plutôt que de la voir se fixer uniquement dans les capitales occidentales, traverse cette actualité comme bien d'autres avant elle.

"Nos géographies intimes" reste visible à la galerie AFIKARIS, 7 rue Notre-Dame-de-Nazareth, Paris 3e, jusqu'au 31 octobre 2026.