Anne Cillon Perri, le retour du poète de l'ombre

Sept ans après son dernier livre, le poète camerounais Anne Cillon Perri publie La Routine du songe, Oser un sens à la nuit et The Spell of Rafts.

LITTÉRATURE

Guy Etom

11/6/20266 min read

Sept ans après son précédent livre, Pierre Collin Nna, que les lecteurs connaissent sous le nom d'Anne Cillon Perri, publie trois ouvrages d'un coup : La Routine du songe, Oser un sens à la nuit et The Spell of Rafts. Ils ont été présentés le samedi 31 octobre 2026 au siège de la Commission nationale pour l'Unesco, à Yaoundé. Ils ouvrent aussi le catalogue d'une maison toute neuve, les Éditions du Pic.

Lors de la dédicace de Sur les rues de ma mémoire, paru en 2004, le poète avait ouvert son discours par une pirouette dont Yaoundé se souvient encore : « je voudrais commencer par remercier ceux qui ne sont pas venus ». Une vingtaine d'années plus tard, il n'a plus besoin de saluer les absents.

À 65 ans, il revient avec une pièce de théâtre, une traduction anglaise et un troisième titre au nom de rêveur. Le tout dans un pays où le livre littéraire se fabrique difficilement et circule encore moins.

Pico, de la forêt d'Angongué aux marges de la poésie

Anne Cillon Perri est né le 22 septembre 1961 à Foulassi, près de Sangmélima, dans le Sud forestier. Son pseudonyme est une simple anagramme de son nom à l'état civil, Nna Pierre Collin. Il a grandi au village d'Angongué, qui revient sans cesse dans ses poèmes.

Dans les années 1990, on l'appelait « Pico » dans le milieu de la Ronde des poètes du Cameroun. Jean-Claude Awono, figure de ce mouvement, garde l'image d'un diseur massif, debout, qui déclamait ses textes et ceux de ses camarades bien avant d'être imprimé. La revue Africultures le décrivait comme le symbole d'une poésie restée longtemps loin des lieux de consécration, publiée seulement après une vingtaine d'années de lectures publiques.

Les livres arrivent à partir de 2004 avec Sur les rues de ma mémoire, puis Au-delà de l'utopie (2005). En 2009, les éditions Opoto publient Traversée, une anthologie de 218 pages dont la couverture reprend un tableau de Hervé Yamguen. La même année paraît Chanson pour Marennes et Oléron, écrit pendant une résidence de trois semaines en Charente-Maritime, en mars 2009.

Sa bibliographie compte aussi Onomatopées du silence et Le Sortilège des radeaux. En 2013, il cosigne avec Joseph Fumtim un essai sur Théodore Epémé, dit Zanzibar, le guitariste des Têtes brûlées : Zanzibar Epémé Théodore et les Têtes brûlées : la passion bikutsi. Le poète y rend hommage à une autre création du pays beti, le bikutsi.

Fernando d'Almeida, Grand prix de poésie Léopold Sédar Senghor 2008, voyait en lui « l'un des meilleurs artisans du renouveau poétique camerounais ». Il l'a étudié dans Quatre poètes camerounais devant le langage, aux côtés de Marie-Claire Dati, Jacques Fame Ndongo et Rémy Sylvestre Bouelet. Awono, lui, a décrit un poète à deux visages : prodigue de mots puis retiré dans le silence, partagé entre une sensibilité altermondialiste et une attirance pour la France.

Côté filiation, Perri ne cache pas son admiration pour Verlaine et surtout Apollinaire. Ses lecteurs y repèrent aussi des accents senghoriens. Lui-même dit écrire des poèmes qui suggèrent plutôt qu'ils ne démontrent.

Trois livres, un même territoire nocturne

Le songe, la nuit, les radeaux : les trois titres dessinent un même paysage, celui des heures où l'on doute et où l'on traverse. Chacun prend pourtant une forme différente.

Oser un sens à la nuit, la pièce du pouvoir

Avec ce texte, Anne Cillon Perri quitte le poème pour l'écriture dramatique. L'intrigue suit une histoire d'amour singulière qui finit dans la tragédie. Derrière elle, la pièce interroge le pouvoir, la révolution et la manière dont les sociétés africaines se transforment.

Parmi les personnages, on croise Mokonzi (le mot désigne le chef en lingala), un violeur et Nanou. Le critique littéraire et politologue Simplice Boga Mvondo en a présenté la note de lecture le 31 octobre. Il voit dans la pièce la rencontre de trois regards, ceux du poète, du stratège et du politologue, et un texte qui oblige à chercher sous les apparences comment se fabrique le changement.

La Routine du songe

Le titre associe deux mots que tout oppose : le songe, motif central de l'œuvre de Perri, et la routine, ce quotidien qui use. Une rubrique de son site personnel s'intitule d'ailleurs L'usure du quotidien.

The Spell of Rafts, le poète en anglais

Le troisième livre paraît en anglais, dans une traduction assurée par l'éditeur lui-même. Son titre traduit mot pour mot celui du Sortilège des radeaux, recueil déjà inscrit dans la bibliographie du poète.

Le radeau, embarcation de fortune, dit la traversée précaire. Le mot fait écho à Traversée, titre de l'anthologie de 2009. Jean-Claude Awono écrivait que ce poète lui avait toujours donné envie de créer sans relâche, de « ne pas laisser tomber les rames ».

Ce que ces livres disent du Cameroun de 2026

Publier de la littérature, un pari

Les Éditions du Pic naissent dans une filière fragile. Le pays compte moins de 30 librairies généralistes, dont 90 % se trouvent à Yaoundé et Douala, relevait le chroniqueur Baltazar Noah sur Afrolivresque en octobre. Selon une tribune publiée par Lebledparle en mai, plus de 95 % de l'activité éditoriale camerounaise porte sur le livre scolaire.

Le cadre s'est aussi durci. Le décret n° 2026/00644/PM du 25 mars 2026 impose désormais un agrément préalable à toute maison d'édition, et ses conditions financières inquiètent les éditeurs indépendants. Ouvrir un catalogue avec une pièce de théâtre, un livre de poète et une traduction anglaise relève donc d'un choix assumé.

Le fondateur, Oumarou Mal Mazou, est né en 1975 à Mindif, dans l'Extrême-Nord. Formé à l'ASTI de Buea, chercheur en traduction à l'Université de Liège, il est aussi poète. Son premier recueil, Pensées de l'éphémère (Le Manuscrit, 2008), portait une préface signée Anne Cillon Perri : dix-huit ans plus tard, le préfacé devient l'éditeur.

Le nom de la maison rappelle d'ailleurs « Pico », le surnom du poète, et son site personnel baptisé Pic'Art de l'Assoumière.

Traduire pour relier les deux Cameroun

Dans un pays officiellement bilingue, il reste rare qu'un poète francophone soit publié en anglais chez lui. Depuis 2016, la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a fait de la langue une ligne de fracture.

Mal Mazou connaît le sujet. Il a écrit sur le Cameroun comme pays « à deux hymnes nationaux », où traduire touche à l'idéologie politique, et travaille sur la traduction du mbooku, poésie orale peule du Diamaré. The Spell of Rafts réunit ainsi un poète du Sud, un traducteur de l'Extrême-Nord et un lectorat anglophone, au pays comme au Nigeria ou au Ghana.

La nuit, le pouvoir et une jeunesse qui attend

Oser un sens à la nuit paraît un an après la présidentielle du 12 octobre 2025. Les résultats, proclamés le 27 octobre, ont été contestés par une partie de l'opposition et suivis de manifestations où les jeunes étaient très présents. Près de 300 organisations de la société civile ont ensuite appelé à une « refondation » du pays.

Dans ce climat, une pièce sur le pouvoir et la révolution sera forcément lue avec l'actualité en tête. D'après la note de lecture, la question politique y passe par une histoire d'amour et des personnages incarnés, ce qui laisse au lecteur le soin de conclure.

Une génération qui revient au premier plan

La présentation s'est tenue à la Commission nationale pour l'Unesco, un lieu institutionnel pour un poète longtemps resté hors des circuits officiels. Pour un poète de la génération de la Ronde des poètes, le symbole compte.

Reste la question des lecteurs de demain. Baltazar Noah plaide pour que les œuvres camerounaises contemporaines représentent au moins 30 % des fonds des lycées, bibliothèques et universités publics. Si ces trois livres y entrent, Pico aura vraiment repris les rames.