« Violentées, pas anéanties » : au lac Tchad, l'autre récit de la guerre contre Boko Haram

« Violentées, pas anéanties » : l'essai de Ramat Abadjida sur la résilience des populations du lac Tchad face à Boko Haram. Enjeux pour le Cameroun.

LITTÉRATURE

Guy Etom

10/8/20265 min read

Dans un essai publié chez Guiguess Éditions, Ramat Abadjida, expert en paix et sécurité, s'intéresse à ce que les bilans humanitaires laissent de côté : la façon dont les habitants de l'Extrême-Nord camerounais, de Borno, de Diffa et de la province tchadienne du Lac continuent de vivre après plus de dix ans de violences jihadistes. Préfacé par l'historien Saïbou Issa, le livre arrive à un moment où le Cameroun a encore du mal à raconter cette guerre.

Ce que le livre raconte

On connaît la version chiffrée de la crise du lac Tchad : des milliers de morts, des villages vidés, des camps qui se remplissent à chaque nouvelle incursion. Ramat Abadjida part d'un constat qu'il pose dès son introduction. Les récits produits sur les zones de conflit s'attardent presque toujours sur la souffrance et oublient la capacité des gens à tenir. Son livre, Violentées, pas anéanties : la résilience des populations affectées par Boko Haram dans le bassin du Lac Tchad, veut rééquilibrer la balance.

Le terrain couvre les quatre pays riverains du lac : l'Extrême-Nord au Cameroun, l'État de Borno au Nigeria, la région de Diffa au Niger et la province du Lac au Tchad. L'auteur s'arrête sur ce qui permet de durer. Retrouver une source de revenus. Rester soudés entre parents. Mettre les enfants à l'abri. Tenir ensemble comme communauté quand les repères ont été balayés.

Un peu plus de 120 pages, quinze chapitres, quatre grands temps. Le premier chapitre examine d'où vient la crise, en croisant facteurs sociaux, politiques, économiques et géopolitiques ; pour l'auteur, aucune réponse durable ne tient sans ce diagnostic. Viennent ensuite les déplacés internes et les réfugiés. Des familles jetées sur la route en quelques heures, sans rien pour s'organiser, parfois sans point de chute. Puis des sites improvisés là où l'on se croit à l'abri, sans jamais l'être vraiment.

Les femmes tiennent une place centrale dans ce tableau. Premières exposées aux violences et aux deuils, elles comptent aussi, selon Abadjida, parmi les premières à s'adapter à l'économie de survie qui s'installe quand les infrastructures sont détruites et que les moyens de subsistance disparaissent. Dans les sites de déplacés, ce sont souvent elles qui font tourner la vie collective, montent de petites affaires, transmettent les savoirs et gardent les familles reliées entre elles.

La résilience, un mot à reprendre en main

Le terme a beaucoup servi. Après Oslo en 2017 et Berlin en 2018, la conférence de haut niveau de Niamey, en janvier 2023, faisait encore du renforcement de la résilience des riverains du lac un objectif central. À force de circuler dans les rapports des bailleurs, le mot a fini par s'user, au point d'évoquer parfois des populations qui encaissent sans rien dire.

Ramat Abadjida refuse cette lecture. Il voit dans la résilience une forme d'intelligence sociale, la capacité de communautés meurtries à « s'adapter sans renoncer à leur dignité ». Tenir, rester, rebâtir : chacun de ces gestes prend valeur de résistance.

Le préfacier abonde dans ce sens. Saïbou Issa, historien né à Mindif, dans l'Extrême-Nord, connaît le terrain : on lui doit notamment Les coupeurs de route, une histoire du banditisme rural et transfrontalier dans le bassin du lac Tchad. Il écarte toute lecture fataliste de la résilience et y voit une résistance à part entière. L'auteur, lui, résume son parti pris d'une formule : les populations du bassin sont « des héros du quotidien ».

Qui est Ramat Abadjida ?

Ramat Abadjida est expert en paix et sécurité et se consacre aux dynamiques du bassin du lac Tchad. Sa formation associe deux masters, l'un en paix et sécurité, l'autre en études internationales et stratégiques, à un MBA en management des organisations. Ce double bagage se retrouve dans l'architecture du livre, qui part de l'analyse stratégique de la crise pour arriver aux trajectoires individuelles.

Pourquoi ce livre compte au Cameroun aujourd'hui

Une guerre qui dure, une attention qui s'use

Le Cameroun est officiellement en guerre contre Boko Haram depuis 2014. Avec la crise dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, l'Extrême-Nord est peu à peu sorti des priorités du débat national, au point que la presse évoquait dès 2019 une « guerre oubliée ».

Elle continue pourtant. Début juillet 2026, une attaque attribuée à Boko Haram a fait au moins sept morts à Dabanga, dans l'arrondissement de Waza (Logone-et-Chari). Début août, au moins huit personnes ont été tuées à Kangaleri, dans le Mayo-Sava, selon des sources locales ; la même nuit, des assaillants pillaient boutiques et bétail aux abords de Tourou.

Dans ce contexte, un livre qui s'intéresse à la vie des civils sur la durée fait œuvre de mémoire. Il rappelle qu'une partie du pays vit avec cette guerre depuis plus de dix ans, loin des préoccupations de Yaoundé et de Douala.

Changer le regard porté sur le Septentrion

Au sud du pays, l'Extrême-Nord reste souvent réduit à l'insécurité. Les chercheurs ont documenté le phénomène : l'ouvrage collectif Boko Haram au Cameroun, publié chez Peter Lang, consacre un chapitre aux stigmatisations et à la psychose nées du conflit, un autre aux ressortissants de l'Extrême-Nord partis s'installer à Yaoundé.

En montrant des femmes qui entreprennent, des jeunes qui cherchent à se reconstruire et des communautés qui réinventent l'entraide, Abadjida propose une autre image de ces populations. La démarche fait écho au travail de la romancière Djaïli Amadou Amal, native de Maroua, dont Les Impatientes (Goncourt des lycéens 2020) a porté la condition des femmes du Sahel camerounais devant un large public.

Le retour des anciens associés, une épreuve pour les communautés

L'essai paraît alors que l'Extrême-Nord vit une autre transition, plus discrète. Créé par décret présidentiel fin 2018, le Comité national de désarmement, de démobilisation et de réintégration (CNDDR) accueille d'anciens combattants et associés de Boko Haram. Son centre régional, ouvert en juin 2020 et aujourd'hui installé à Mémé, près de Mora, recensait 2 319 personnes dans sa base de données en juillet dernier.

Leur réinsertion suppose que des villages qui ont enterré des proches acceptent de vivre à nouveau à leurs côtés. Sans être consacré à cette question, le livre éclaire ce que ces communautés d'accueil ont traversé, et donc l'ampleur de ce qu'on leur demande aujourd'hui.

Un livre pour toute la région

La crise ne s'est jamais arrêtée aux frontières, et le lac se partage entre quatre États. En réunissant l'Extrême-Nord, Borno, Diffa et le Lac dans un même ouvrage, Abadjida s'adresse à des lecteurs nigérians, nigériens et tchadiens autant que camerounais.

Il déplace aussi la focale. Plusieurs essais se sont penchés sur le groupe armé lui-même, sa stratégie et ses recrues : en 2019, le journaliste nigérien Seidik Abba et Mahamadou Lawaly Dan Dano, ancien gouverneur de Diffa, faisaient parler d'anciens combattants dans Voyage au cœur de Boko Haram (L'Harmattan). Violentées, pas anéanties se tourne vers ceux qui ont subi et sont restés.

Son format compte aussi. Avec un peu plus de 120 pages, il se lit sans bagage spécialisé : étudiants, travailleurs humanitaires, fonctionnaires affectés dans le Septentrion ou lecteurs qui n'ont connu cette guerre qu'à travers les journaux télévisés y trouveront une porte d'entrée.

Ce que le lecteur voudra savoir

Une question accompagnera le lecteur exigeant : comment les témoignages ont-ils été recueillis, sur quelle période, dans quelles langues ? Dans une région où se côtoient le kanuri, le haoussa, le fulfulde, l'arabe choa et bien d'autres langues, la réponse pèse sur la portée du travail.

Reste un titre qui dit déjà l'essentiel. Dans une région où l'on compte les morts depuis plus de dix ans, Ramat Abadjida a choisi de compter autre chose : ce que les gens ont réussi à garder debout.