« Vie d'orphelin » : de Messondo à Douala, l'école comme seule boussole
Jean Marc Mbeleck Mbang publie un roman d'inspiration autobiographique sur un garçon qui perd sa mère à quatre ans. Un récit d'école et de débrouille dans lequel beaucoup de familles camerounaises se reconnaîtront.
LITTÉRATURE


John a quatre ans quand sa mère meurt. À partir de là, sa vie se résume à une suite de départs. Il y a d'abord un père sans ressources, puis une tante qui le recueille, jusqu'au jour où le mari de celle-ci ne veut plus de l'enfant sous son toit. John retourne au village. C'est là, sur les bancs de l'école publique, qu'il apprend à lire et qu'il décroche, malgré tout, son CEPE et le concours d'entrée en sixième.
Le roman de Jean Marc Mbeleck Mbang, présenté le 23 septembre dans Cameroon Tribune par Sorèle Guebediang à Bessong, suit ensuite le garçon au CES de Messondo, dans le Nyong-et-Kéllé, où il obtient son BEPC. Des vacances chez un oncle le mènent à Kribi. Il y entend la mer pour la première fois. Le séjour tourne court, car la cohabitation avec l'épouse de l'oncle devient intenable. Direction Douala : John donne des cours du soir, enchaîne les petits boulots, obtient son baccalauréat, s'inscrit à l'université et finit par trouver un emploi en entreprise.
L'auteur puise dans sa propre histoire sans s'en tenir au témoignage brut. La critique de Cameroon Tribune y voit d'abord un hommage à la ténacité, celle d'un enfant qui refuse de se laisser broyer par les épreuves.
Un itinéraire que beaucoup connaissent
Le parcours de John tient sur une carte que tout Camerounais sait lire. Il part d'un village du Centre, passe par un CES d'arrondissement puis par la côte, et arrive dans la capitale économique où l'on vient tenter sa chance. Ce trajet de la brousse vers Douala, des milliers de jeunes l'ont fait avec un sac, une adresse griffonnée et l'espoir d'un parent qui voudra bien les héberger.
Le livre mesure le temps en examens. CEPE, concours de sixième, BEPC, baccalauréat : chaque diplôme marque une étape de survie. Pour les familles modestes, et plus encore pour un enfant sans mère, le papier officiel reste souvent le seul capital transmissible. Mbeleck Mbang raconte cette foi dans l'école sans la discuter, et c'est ce qui rend son récit si proche de l'expérience de sa génération.
Les limites de la famille élargie
Ce que le roman montre de plus délicat concerne le confiage, cette pratique qui consiste à placer un enfant chez un oncle, une tante ou un cousin mieux installé. Dans le discours, la famille africaine ne laisse personne au bord de la route. Dans la vie de John, elle le fait deux fois. Les deux ruptures viennent des conjoints, le mari de la tante puis la femme de l'oncle, ces membres « rapportés » pour qui l'enfant d'un autre représente surtout une bouche de plus.
L'auteur met le doigt sur une réalité dont on parle peu en public. Avec la cherté de la vie en ville, la solidarité familiale se fissure. L'enfant confié devient parfois une charge qu'on supporte, voire une main-d'œuvre qu'on exploite. Le lecteur camerounais connaît ces histoires, il les a vécues ou racontées à voix basse. Les voir écrites dans un roman leur donne un poids nouveau.
Dans le sillage de Toundi et de Climbié
Le titre rappelle forcément Une vie de boy (1956) de Ferdinand Oyono, autre récit d'un garçon qui quitte le toit familial et raconte le monde des adultes à hauteur d'enfant. On pense aussi à L'Enfant noir de Camara Laye ou à Climbié de Bernard Dadié, ces romans d'apprentissage où l'école structure toute l'existence.
La différence est dans l'adversaire. Chez Oyono, c'était l'ordre colonial. Chez Mbeleck Mbang, l'obstacle vient de l'intérieur : la pauvreté, les jalousies domestiques, un système qui laisse l'enfant démuni seul face à ses examens. C'est la littérature d'un Cameroun indépendant qui regarde ses propres failles.
Pourquoi ce livre compte aujourd'hui
Le sujet n'a rien de rétrospectif. Les crises dans le Nord-Ouest, le Sud-Ouest et l'Extrême-Nord ont laissé derrière elles des enfants privés de l'un ou de leurs deux parents, souvent pris en charge par des proches eux-mêmes en difficulté. Les orphelinats et les associations humanitaires voient défiler ces trajectoires chaque jour. Un roman comme celui-ci peut servir de support pour en parler avec les jeunes, dans une bibliothèque scolaire ou un club de lecture.
Le livre arrive aussi à un moment où la promesse scolaire vacille. Beaucoup de diplômés camerounais cherchent un emploi pendant des années, et nombre d'entre eux ne voient plus d'issue que dans le départ à l'étranger. John, lui, réussit par le diplôme et le travail. Certains lecteurs trouveront ce dénouement optimiste. D'autres y verront un rappel utile : l'effort paie encore, même quand on part de très bas.
Reste la question de la diffusion. Au Cameroun, les récits de vie écrits par des auteurs hors du sérail littéraire se multiplient, mais peinent à sortir du cercle des proches et des cérémonies de dédicace. La présentation du roman dans le quotidien national lui donne une première visibilité. Il faudra ensuite que Vie d'orphelin trouve le chemin des librairies de Yaoundé et de Douala, et surtout celui des bibliothèques des lycées de l'arrondissement de Messondo, là où tout a commencé pour John.
