« Thank You Bissi Mag » : un dernier chant en studio pour le père de « Simo »
Deux mois après sa mort, Bissi Mag, auteur de « Simo », reçoit un adieu chanté en studio. Retour sur le parcours du chanteur de Bandjoun.
MUSIQUE


Luc Romuald Noubissi Fotso, dit Bissi Mag, est mort le 29 juillet 2026 à l'Hôpital général de Douala, à 55 ans. Un peu plus de deux mois plus tard, une vidéo de cinq minutes et demie circule sur les réseaux sociaux. Chanteuses, musiciens et aînés s'y relaient au micro d'un studio pour dire adieu à l'auteur de « Simo », en langue locale, en français et en anglais.
Un studio, des larmes et un carnet de paroles
La vidéo s'ouvre sur une voix off en français. Elle dit en substance que certaines voix ne meurent pas : Bissi Mag a chanté la douleur des autres pour l'alléger, et c'est désormais leur peine qui chante pour lui. Un bandeau, « Thank You Bissi Mag », s'affiche ensuite sur des images du chanteur au micro, puis dans le hall d'un aéroport, sac au dos.
Vient un visuel de condoléances signé Balafon, « Rest in peace, Bissi Mag, artiste musicien ». Il y pose sous un chapeau tressé de forme conique, celui que le public lui connaissait sur scène.
Le montage alterne ensuite deux matières. Les archives d'abord : Bissi Mag en concert devant un batteur et un guitariste, Bissi Mag guitare sèche sur les genoux devant une case en terre, Bissi Mag dansant sur une place de terre rouge, entre les parasols d'une fête de village.
Puis la séance d'enregistrement de l'hommage. Plusieurs chanteuses passent dans la cabine, casque sur les oreilles. L'une lit ses paroles sur son téléphone, une autre les a recopiées à la main dans un carnet, en langue locale, et le nom « Bissi » revient de ligne en ligne.
Une interprète au foulard rouge et orange s'arrête pour s'essuyer les yeux. Un aîné en boubou turquoise, lunettes noires, prend le micro à son tour. Derrière la vitre, un jeune ingénieur du son suit les pistes sur deux écrans.
Le chant change de langue en cours de route. Les couplets en langue locale encadrent un passage en anglais, qui remercie le disparu pour ses bénédictions et promet de garder sa mémoire, puis un passage en français. À l'écran, le mot « Forever », répété en lettres de plus en plus petites, accompagne un portrait de l'artiste tout sourire, la guitare contre l'épaule.
La vidéo ne comporte aucun générique. Ni le titre officiel du morceau, ni le nom des interprètes, ni celui du studio n'y figurent.
De Nkongsamba à Bandjoun, un chanteur de racines
Bissi Mag est né le 17 mars 1971 à Nkongsamba, dans le Moungo, et il était originaire de Bandjoun, dans la région de l'Ouest. La musique lui vient de la maison : son père jouait de la guitare, sa mère tenait les percussions dans une chorale. Il écrit ses premières chansons dès 14 ans.
Il fait ses débuts dans le sillage d'André-Marie Tala, qui l'accompagne et l'influence durablement. Au lendemain du décès, le doyen a confié avoir perdu « un fils ».
« Simo », la chanson de toutes les cérémonies
En 2000, « Simo » le fait connaître dans tout le pays. Chanté en ghomala', la langue de Bandjoun, le titre raconte l'histoire d'un héritier qui dilapide le patrimoine familial. Il a ensuite donné son nom à un album.
Le morceau a fini par déborder son sujet. On le joue aux mariages comme aux deuils et aux grandes fêtes, au Cameroun et dans la diaspora, depuis plus d'un quart de siècle.
Un chroniqueur de la vie ordinaire
D'autres titres ont suivi, souvent tournés vers le quotidien et ses travers : « Massa Jean », qui met en scène la figure de l'enseignant, « Moto Taxi », « Tchuma », « Ils sont tous pareils », ou encore « Faut faire un geste », chanson à thème social qui évoque un drame à l'hôpital. Son écriture mêlait humour et critique sociale, sur des rythmes de l'Ouest habillés de sonorités modernes.
L'allure comptait autant que la voix. Chapeau traditionnel, tenue taillée dans le ndop, l'étoffe teinte à l'indigo des Grassfields : il portait ses origines sur lui, au point d'être surnommé le « griot de l'Ouest Cameroun ».
Le métissage comme terrain de jeu
Ces dernières années, Bissi Mag avait ouvert sa musique à d'autres univers. Le 4 février 2021, à l'Institut français du Cameroun de Douala, il partage la scène avec la danseuse et chorégraphe française Lila Carlier, le metteur en scène Wakeu Fogaing, Flora Houang et la musicienne Sophie Nono.
En 2022 sort « Muto », chanté en duo avec Lila Carlier, où les héritages des deux artistes se répondent. « Kuate » paraît la même année. En 2023 vient « Pekuike ? », avec Flora Houang, qui a travaillé à ses côtés pendant plus de dix ans sur les créations, les arrangements et les spectacles.
Le 29 juillet, une nouvelle qui a pris le public de court
Bissi Mag est mort le mercredi 29 juillet 2026 à l'Hôpital général de Douala, des suites d'une maladie dont la nature n'a pas été communiquée officiellement. L'annonce s'est répandue dans la nuit sur les réseaux sociaux, et beaucoup de mélomanes ont d'abord refusé d'y croire. Patricia Laure Naoussi a d'ailleurs relevé qu'il paraissait en forme lors de ses dernières prestations.
Les messages du milieu artistique, relayés par Laura Dave Media, disent la place qu'il tenait chez ses pairs. Pour Luther André Meka, « Bissi Mag faisait partie des grands auteurs-compositeurs de notre pays ». Big Lam's a salué « le père de SIMO ».
MBIATA a rappelé leur promesse de refaire de la musique ensemble après sa guérison. Leticia Bouguem lui a écrit : « Tu as donné plus que ta voix : tu as donné ton âme. » Et Chérubin Njou-Messi a eu cette phrase : « Une voix s'est tue, mais l'écho restera. »
L'écho, deux mois plus tard
La vidéo-hommage donne raison à Chérubin Njou-Messi. Des voix de femmes et d'aînés y reprennent en langue locale ce que Bissi Mag a défendu toute sa carrière, et l'anglais comme le français s'invitent dans le chant, à la manière de « Muto ».
« Simo », lui, n'a pas quitté les fêtes de famille. Vingt-six ans après sa sortie, le titre accompagne toujours mariages et deuils, au Cameroun comme dans la diaspora, et la voix de son auteur avec lui.
