« Le Déclic » : Christina Abena photographie les plantes que le Cameroun risque de perdre
« Le Déclic », exposition de Christina Abena à Yaoundé jusqu'au 23 décembre : huit plantes endémiques menacées du Cameroun, de la Sanaga au mont Fébé.
VERNISSAGE


Le 1er octobre, l'A(fro)topos Cultural Lab Pie-Claude Ngumu a ouvert sa saison culturelle à Yaoundé avec « Le Déclic », l'exposition photographique de Christina Abena. Huit plantes endémiques et menacées, repérées entre les forêts du Sud et les rapides de la Sanaga, y sont accrochées jusqu'au 23 décembre. Le sujet paraît réservé aux botanistes. Il touche pourtant à des choix que le pays fait en ce moment même.
Une question avant les images
Le vernissage a commencé par une question. Christina Abena a demandé au public s'il savait que le Cameroun abrite des plantes menacées qu'on ne trouve nulle part ailleurs. La réponse attendait sur les murs.
Dans l'espace de Mballa II, un éclairage de musée tombe sur les tirages. Le matériel de terrain de la photographe pend au bout de fils, et la frontière entre galerie et atelier de recherche s'efface. Une pièce attenante projette les lieux où les clichés ont été pris. La soirée a enchaîné visite guidée, échange avec l'artiste et performance.
De la botanique à l'objectif
Christina Abena vit et travaille à Yaoundé. Les plantes ont d'abord été son sujet de recherche scientifique ; la photographie est venue ensuite, comme un second langage. « Le Déclic » prend forme en 2022, pendant des travaux de terrain à Lolodorf, dans l'Océan, et à Kikot, dans la Sanaga-Maritime. Elle y découvre une flore singulière et fragile. Ses recherches sont encadrées par Green Connexion, une ONG basée à Yaoundé.
Le titre dit le projet. Citée par Cameroon Tribune, la photographe explique vouloir montrer ces espèces rares pour « susciter le même déclic que j'ai eu ». Elle rappelle que leur disparition tient à la présence humaine, que tout l'écosystème en subit le contrecoup, et qu'il faut donc agir.
Huit espèces et une carte
Les huit plantes retenues sont rares, endémiques, menacées et déjà recensées par la science. Elles occupent des milieux bien précis : berges de la Sanaga, forêts inondées une partie de l'année, rapides et chutes d'eau douce, forêts de montagne, zones humides.
On y croise deux arbres du genre Talbotiella, trois Ledermanniella, ces petites plantes collées aux rochers des rapides (dont une espèce que les botanistes n'ont pas encore formellement décrite), un Eugenia, de la famille du giroflier, et deux plantes sans chlorophylle des genres Afrothismia et Gymnosiphon, qui tirent leur nourriture des champignons du sol.
Une carte situe leurs foyers : la forêt de Ngovayang et les rapides de la Kienke dans le Sud, le mont Fébé dans le Centre, le massif de Kikot et les chutes de Nachtigal sur la Sanaga, jusqu'aux chutes de Nki dans l'Est. Autour, des cadres montrent chaque espèce dans son milieu, accompagnés de planches d'étude et de photos de terrain. Une installation vidéo revient sur les sorties de recherche et le matériel utilisé. Ludovic Ngoueka, de News du Camer, trouve la scénographie un peu confuse, tout en saluant un itinéraire soigneusement pensé.
Ce que l'exposition met en jeu
Un arbre au bord de l'extinction, à deux pas de la galerie
Les noms latins découragent. Deux d'entre eux devraient pourtant parler aux habitants de Yaoundé.
Talbotiella breteleri est classé « en danger critique » selon les critères de l'UICN. On ne le connaît que dans moins de cinq sites, tous autour de Yaoundé. L'un d'eux est le mont Fébé, retenu par les Jardins botaniques royaux de Kew parmi les zones importantes pour les plantes du pays, et dont les flancs inférieurs sont déjà gagnés par l'urbanisation. Un arbre au bord de l'extinction pousse donc à quelques kilomètres de Mballa II.
Talbotiella couteronii, lui, n'a été décrit qu'en 2024, dans une étude dont le premier auteur est le botaniste Bonaventure Sonké, de l'Université de Yaoundé I. Cet arbre vit en peuplements serrés dans les forêts riveraines inondées par intermittence du bassin moyen de la Sanaga, entre le Centre et le Littoral. Les chercheurs l'ont notamment photographié à Kikot et l'ont évalué, à titre préliminaire, comme « en danger ». Ils notent que les forêts du bassin sont menacées par la multiplication des barrages hydroélectriques. Six des dix espèces connues du genre sont endémiques du Cameroun.
Ces deux cas ne sont pas isolés. L'ouvrage Important Plant Areas of Cameroon, coécrit par l'Herbier national (IRAD) et Kew, recense plus de 850 espèces végétales menacées réparties dans 49 zones prioritaires. Environ une plante sur dix est en danger dans le pays, qui compte aussi le plus grand nombre d'arbres menacés du continent. Les auteurs désignent l'exploitation minière, l'exploitation forestière et l'avancée des palmeraies comme principales causes.
La Sanaga, entre mégawatts et plantes de rapides
C'est sur le fleuve que « Le Déclic » croise l'actualité. Depuis la mise en service de son septième groupe, le 18 mars 2025, le barrage de Nachtigal injecte ses 420 mégawatts dans le réseau et couvre près de 30 % des besoins électriques du pays. Selon Cameroon Tribune, les délestages ont reculé depuis. Sur le même fleuve, le projet Kikot-Mbebe (500 MW), porté à parts égales par l'État et EDF, a obtenu le 2 juillet son certificat de conformité environnementale, après des audiences publiques en mai. À la mi-septembre, ses promoteurs démarchaient encore les prêteurs à Yaoundé. Ce serait le quatrième aménagement construit sur la Sanaga.
Les Ledermanniella de l'exposition appartiennent aux Podostémacées, une famille de plantes qui ne vit que dans l'eau vive des rapides et des chutes. Le Cameroun en abrite environ 37 espèces, soit 13 % du total mondial. La pollution de l'eau les menace. Les grands ouvrages aussi : une révision publiée en 2022 par Martin Cheek (Kew) et des collègues guinéens et camerounais, dont un chercheur rattaché à Green Connexion, présente ces plantes de chutes d'eau africaines comme fortement menacées par les projets hydroélectriques. Quand une chute devient retenue, le courant dont elles dépendent disparaît.
Le problème dépasse nos frontières. Au Gabon, une étude publiée en 2023 se demande si une population de Podostémacées signalée en 1986 aux chutes de Poubara, sur l'Ogooué, a survécu au barrage construit sur le site entre 2008 et 2013. Lolodorf raconte une histoire voisine, avec la mine à la place du barrage. Non loin de là, le massif de Ngovayang concentre environ 1 500 plantes vasculaires, soit plus de 20 % de la flore camerounaise, dont dix endémiques strictes. L'inventaire publié par Vincent Droissart et ses collègues réclamait un plan de gestion face aux menaces d'une future exploitation de fer et d'or.
Les photographies de Christina Abena laissent le débat énergétique aux décideurs. Elles donnent un visage à des espèces que la plupart des Camerounais n'ont jamais vues et qui pourraient disparaître sans que personne ne le remarque.
Un lieu qui se veut laboratoire
Le choix du lieu a son importance. L'A(fro)topos Cultural Lab Pie-Claude Ngumu a été inauguré en juillet 2023 à Mballa II, pendant la première édition du festival international consacré à Pie-Claude Ngumu. Ancien prêtre, ethnomusicologue et cinéaste mort le 9 mars 1993, il a composé des chants liturgiques en ewondo qu'on entend encore à la messe du dimanche. L'association A(fro)topos, pilotée par sa fille Sita Ngumu, voulait offrir aux jeunes artistes un endroit pour s'exprimer, apprendre et transmettre. Ouvrir la saison avec une chercheuse passée à la photographie reste fidèle à cette ligne.
La scène visuelle de la capitale bouge en 2026. Le Yaoundé Photofest a tenu sa deuxième édition en juin au Musée national, avec près de 30 photographes dans l'exposition principale. Ces jours-ci, Abali Gallery présente « Mémoire matricielle » de Marie Francine Dongmo, autre regard porté sur le vivant. Le marché, lui, reste étroit : en août, Cameroon Tribune décrivait des peintres qui vendent leurs toiles sur les trottoirs de Mvog-Atangana Mballa, entre 2 500 et 50 000 F CFA. Dans ce paysage, chaque espace indépendant capable de tenir une saison complète pèse.
Reste la question du public. Les travaux sur ces plantes paraissent surtout en anglais, dans des revues spécialisées, et sortent rarement du cercle des chercheurs. L'image leur ouvre une autre porte. L'exposition prévoit une rencontre avec des établissements scolaires de Yaoundé à partir du 21 octobre, puis une randonnée sur le terrain. Pour un élève qui découvre la biodiversité dans un manuel, apprendre qu'une espèce en danger critique pousse sur le mont Fébé peut provoquer, justement, un déclic.
Regarder avant que l'eau monte
« Le Déclic » tient à la fois du dossier scientifique et de l'exposition d'art, et c'est ce mélange qui le rend utile. Le Cameroun a besoin d'électricité, les chiffres de Nachtigal le rappellent. Il peut aussi choisir de regarder ce que l'eau et les engins vont recouvrir. Les huit portraits de Christina Abena offrent ce temps d'arrêt, jusqu'au 23 décembre.
