« La Maison du Vent » : quand le cinéma camerounais s'invite à la table des grands à la Mostra de Venise

Le film camerounais « La Maison du Vent » d'Auguste Bernard Kouemo Yanghu est sélectionné à la Mostra de Venise 2026. Portrait, enjeux et contexte culturel.

CINÉMA

Guy Etom

9/3/20265 min read

Scène du film "La maison du vent" devant une boutique exotique ensoleillée
Scène du film "La maison du vent" devant une boutique exotique ensoleillée

Premier long métrage du réalisateur camerounais Auguste Bernard Kouemo Yanghu, La Maison du Vent a été retenu dans la prestigieuse section Orizzonti de la 83ᵉ Mostra internationale d'art cinématographique de Venise, qui se tient du 2 au 12 septembre 2026. Une sélection qui dépasse le simple honneur individuel : elle interroge la place du cinéma camerounais sur la scène internationale, à un moment où le pays cherche encore les leviers pour transformer son immense potentiel créatif en industrie structurée.

Un film né d'une histoire de famille

La Maison du Vent raconte l'histoire de Josette, 80 ans, qui vit seule à Yaoundé après avoir vu tous ses enfants s'installer en Occident. Convaincue que construire une maison pour eux au pays les fera revenir, elle s'accroche à cet espoir — jusqu'à ce qu'elle noue un lien inattendu avec Sarah, une jeune femme de son quartier. Le film explore les thèmes de la migration, de la solitude, de l'abandon et du besoin de connexion humaine.

Dans un entretien accordé à Afrique54.net, Auguste Bernard Kouemo Yanghu confie que le projet est directement inspiré de sa propre mère, retrouvée vivant seule dans la maison familiale lors d'un de ses retours au Cameroun. Ce qui devait être un documentaire s'est progressivement transformé en fiction, le réalisateur y ajoutant un point de vue personnel sur une question qu'il juge trop peu traitée : non pas le sort de ceux qui émigrent, mais celui de ceux qui restent — des personnes âgées, souvent seules, dans des maisons construites pour des enfants qui ne reviennent pas.

Tourné à Yaoundé, le film réunit notamment Josette Kwanya, Moudjeu Pouadeu et Adrien Jolivet. C'est une coproduction internationale portée par Horizons d'Afrique (Cameroun), La Mansarde Cinéma (France), Steel Fish Pictures (Belgique) et Merveilles Production (Bénin), avec le soutien du Red Sea Fund (Arabie saoudite) et du Doha Film Institute (Qatar). Le film a également bénéficié du programme Final Cut in Venice en 2025, une étape déterminante pour finaliser son montage avant la sélection officielle. La vente internationale est assurée par Celluloid Dreams, et la première mondiale est programmée le 4 septembre 2026.

Qui est Auguste Bernard Kouemo Yanghu ?

Né à Yaoundé en 1976, Auguste Bernard Kouemo Yanghu s'est formé au cinéma d'abord au Cameroun, à travers les cours de l'association Écrans Noirs, avant de poursuivre son parcours à l'École nationale supérieure de l'audiovisuel (ENSAV) de Toulouse. Installé en France depuis une vingtaine d'années, il partage aujourd'hui son travail entre l'Afrique et l'Europe, une double appartenance qui irrigue directement le sujet de son film.

Son parcours dans le court métrage est déjà remarqué : Waramutsého ! (2009), consacré au génocide rwandais, a été récompensé dans plusieurs festivals ; Les Empreintes douloureuses (Painful Imprints, 2015) a été sélectionné dans une quinzaine de festivals ; Mon ami Fukushima (2022) a été présenté au Festival international du film panafricain de Cannes. La Maison du Vent est son premier long métrage, l'aboutissement de cinq à six années de travail. « C'est une grande fierté, mais aussi l'aboutissement d'un long cheminement », a-t-il déclaré à propos de sa sélection à Venise.

Interrogé sur ses choix de mise en scène — travelling, Steadicam, caméra à l'épaule — le réalisateur compare ses outils techniques aux instruments d'un peintre : chacun porte un langage propre, et le choix de filmer à l'épaule, par exemple, vise à instaurer une tension que d'autres équipements ne peuvent produire. Il insiste aussi sur la patience nécessaire à un projet de cette ampleur, comparant l'écriture d'un scénario à une pâte qu'il faut laisser fermenter avant de la mettre en production.

La Mostra de Venise et la section Orizzonti

Fondée en 1932, la Mostra internationale d'art cinématographique de Venise est le plus ancien festival de cinéma au monde et l'un des trois grands rendez-vous du cinéma d'auteur avec Cannes et Berlin. Sa section Orizzonti (« Horizons »), créée en 2004, est dédiée aux nouvelles tendances esthétiques et narratives du cinéma mondial — un espace où les cinéastes émergents et les cinématographies moins visibles internationalement peuvent se confronter aux grandes signatures du septième art. C'est dans cette section que La Maison du Vent sera présenté, aux côtés d'œuvres venues de tous les continents, lors de la 83ᵉ édition du festival (2-12 septembre 2026).

Les enjeux pour le cinéma camerounais

Cette sélection intervient dans un contexte où le cinéma camerounais cherche toujours à consolider une reconnaissance internationale régulière. Le pays dispose d'un vivier créatif reconnu, porté notamment depuis 1997 par le festival Écrans Noirs, fondé par le réalisateur Bassek Ba Kobhio pour promouvoir le cinéma camerounais et centrafricain. Ce festival reste une tribune essentielle de révélation et de reconnaissance pour de nombreux talents locaux, mais l'accès aux plus grandes vitrines mondiales — Cannes, Venise, Berlin — demeure rare pour les productions purement camerounaises ou à direction camerounaise.

Plusieurs enjeux se dessinent donc autour de cette sélection :

  • Une visibilité inédite pour une histoire ancrée localement. En tournant à Yaoundé une histoire intime sur la solitude et l'attente, Kouemo Yanghu démontre qu'un récit profondément local peut toucher un public et un jury internationaux, sans avoir à se plier aux codes attendus d'un « cinéma d'exportation ».

  • Le renversement du regard sur la migration. À contre-courant des récits centrés sur le parcours de ceux qui partent, le film déplace l'attention vers ceux qui restent au pays — parents âgés, familles séparées — une réalité vécue par une large partie des foyers camerounais dont plusieurs membres vivent dans la diaspora.

  • Le poids du financement international. La coproduction entre le Cameroun, la France, la Belgique, le Bénin, l'Arabie saoudite et le Qatar illustre à la fois la difficulté de monter un long métrage africain sur les seuls financements nationaux, et la capacité croissante des cinéastes camerounais à mobiliser des fonds panafricains et internationaux (Red Sea Fund, Doha Film Institute) pour concrétiser des projets ambitieux.

  • Un signal pour la relève. Le parcours de Kouemo Yanghu — formé d'abord localement avant de se perfectionner en Europe, puis revenu tourner au Cameroun — dessine une trajectoire possible pour les jeunes cinéastes camerounais, entre ancrage national et exigence de rigueur professionnelle, un point sur lequel le réalisateur insiste lui-même dans ses interventions publiques.

Avec La Maison du Vent, le cinéma camerounais franchit une étape symbolique forte : celle d'un premier long métrage, ancré dans une histoire familiale et une réalité sociale locale, sélectionné dans l'une des compétitions les plus regardées du monde. Au-delà du parcours personnel d'Auguste Bernard Kouemo Yanghu, cette nomination pose une question plus large pour l'écosystème culturel camerounais : comment transformer ces réussites individuelles, encore trop isolées, en dynamique durable capable de porter davantage de productions nationales sur la scène internationale ? La réponse se jouera sans doute autant sur les plateaux de tournage que dans les bureaux de financement et les politiques culturelles à venir.