« Je suis nègre mais les Noirs ne m'aiment pas » : Junior Haussin met le djansang sur la table
Colorisme, djansang, filtres : avec « Je suis nègre mais les Noirs ne m'aiment pas » (Éditions Éclosion), Junior Haussin tend un miroir aux Africains. •
LITTÉRATURE


Après un recueil de poèmes et un premier roman, le journaliste et écrivain camerounais Junior Haussin signe aux Éditions Éclosion un roman de 374 pages sur le colorisme et la dépigmentation volontaire. Dédicacé à Douala le 3 octobre 2026, le livre ramène sur la place publique une pratique que tout le monde voit et dont peu de gens parlent franchement.
Un titre qui oblige à s'arrêter
Il faut un certain cran pour imprimer ce titre sur une couverture. Le mot « nègre » reste une insulte dans l'usage courant, même si les écrivains de la négritude l'ont retourné en étendard dès les années 1930. Junior Haussin s'en empare à son tour, puis ajoute une seconde moitié de phrase qui déplace le problème. Le rejet qu'il décrit se fabrique entre Noirs : dans les familles, à l'école, au quartier, et désormais sur les réseaux sociaux.
Beaucoup de lecteurs camerounais penseront à Gaston Kelman et à son essai Je suis noir et je n'aime pas le manioc, paru au début des années 2000. Même construction en deux temps, même goût pour la provocation. Kelman racontait la condition des Noirs en France. Haussin, lui, regarde l'Afrique en face, et plus précisément ce geste devenu ordinaire qui consiste à s'éclaircir la peau pour plaire, pour être accepté ou pour « avancer ».
Asakya, Mabanckou et le pays des filtres
Le roman suit Asakya et Mabanckou (les lecteurs d'Alain Mabanckou relèveront l'homonymie), deux personnages raillés pour la couleur de leur peau. À travers eux, l'auteur oppose deux réponses au même rejet : se conformer, quitte à recourir aux produits éclaircissants, ou s'assumer tel qu'on est. Mabanckou incarne la seconde voie.
Dès la page 25, il met un mot sur le mal. La « négrofolie », dit-il en substance, prolonge le colorisme, cette hiérarchie des teints qui place le clair au-dessus du foncé : faute de confiance en soi, certains se blanchissent pour ressembler aux autres ou pour décrocher un avantage.
Junior Haussin ne s'arrête pas au pot de crème. Il imagine Filtreland, un univers où l'image que l'on renvoie compte plus que ce que l'on est, et où les filtres numériques symbolisent la possibilité de retoucher son apparence à volonté. Entre le produit acheté au marché et le filtre posé sur une photo avant publication, le roman trace une ligne droite. Publicité, télévision, cinéma et mode passent aussi au crible, pour avoir longtemps associé certains traits physiques à la réussite.
Une phrase, page 295, résume bien l'esprit du livre : « il faut s'affirmer et s'assumer d'abord chez soi pour pouvoir dominer ailleurs ».
Le djansang, un fait de société avant d'être un sujet de roman
Au Cameroun, la pratique porte plusieurs noms : djansang, maquillage, décapage. Les dermatologues parlent de dépigmentation volontaire. En 2019, dans un éditorial de la revue Health Sciences and Disease, la Pr Anne-Cécile Zoung-Kanyi Bissek, alors présidente de la Société camerounaise de dermatologie, rappelait que sa prévalence varie de 32 à 74 % selon les pays d'Afrique subsaharienne. Elle citait pour le Cameroun un taux de 43,6 % relevé par l'équipe du dermatologue Emmanuel Armand Kouotou, tout en reconnaissant que l'ampleur réelle du phénomène dans le pays reste mal mesurée.
Kouotou note de son côté que cette pratique, longtemps taboue, est devenue une norme valorisée, au point que les femmes au teint éclairci passent pour des modèles enviés. Parmi les complications, il signale des cancers de la peau de plus en plus fréquents. Une thèse camerounaise de 2024, signée Adeline Mayoughouo Mouliom, relève parmi les causes avancées par les personnes interrogées la faible estime de soi et le sentiment d'infériorité. C'est exactement le terrain que laboure le roman.
Un combat mené aussi sur les plateaux
L'auteur défend ce propos depuis plus d'un an. Invité en juillet 2025 de l'émission Entre les lignes sur Africa24, il a abordé la discrimination liée au teint au sein même des sociétés africaines et lancé cet appel : « aimons-nous tels que nous sommes ». Une peau noire, ajoutait-il, ne vaut ni plus ni moins qu'un teint clair et mérite le même respect. En novembre 2025, dans un entretien accordé à Horizon Camer, il expliquait avoir choisi la fiction pour mettre cette réalité en scène et interpeller directement le lecteur.
À Douala, une dédicace en forme de débat
Le livre n'est pas tout à fait neuf. Paru en 2025, il figurait déjà parmi les ouvrages dédicacés à l'ouverture de l'espace des Éditions Éclosion à Douala. La rencontre du samedi 3 octobre 2026, organisée par la maison d'édition à Du Vaal International School, au quartier Béédi, l'a remis au centre de l'actualité littéraire.
Autour de l'auteur avaient pris place Christelle Noah, directrice générale des Éditions Éclosion, le Dr Christian Mouandjo, enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, et Serges Herman Tchiutcha, spécialiste de l'identité visuelle et de l'intelligence artificielle générative. Le journaliste Lionel Akosso a livré la note de lecture ; sa consœur Marie Gabrielle Mfegue a tenu la modération. La composition du panel parle d'elle-même. On y a débattu de littérature, mais aussi d'identité visuelle, de communication et de la place grandissante de l'image dans la manière dont chacun se perçoit.
Junior Haussin, la plume et le micro
Avant l'écrivain, beaucoup de Camerounais ont connu le journaliste. Junior Haussin a fait une partie de sa carrière à Canal 2 International, où il a notamment été chef d'édition. L'écriture l'accompagne depuis des années. En avril 2017 paraît La Plume noire de l'encrier, un recueil qu'il qualifie de « poésie journalistique » : des poèmes qui suivent l'actualité au fil des jours. Trois ans plus tard, Banane malaxée, publié aux éditions GHOTAM, raconte l'histoire d'un homme emprisonné à la place d'un autre et qui trouve dans la lecture sa seule échappée.
Le livre est son autre combat. Fondateur du mouvement La Lecture Je Contribue, Junior Haussin mène des actions de promotion de la lecture, comme cette journée de la littérature à l'Université de Douala en avril 2021, où le doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, le Pr Robert Kpwang Kpwang, l'avait reçu. Banane malaxée visait d'ailleurs ouvertement les non-lecteurs, ceux pour qui ouvrir un livre ressemble à une corvée.
Fiche technique
Titre : Je suis nègre mais les Noirs ne m'aiment pas
Auteur : Junior Haussin
Genre : roman
Éditeur : Éditions Éclosion (Cameroun)
Parution : 2025
Pagination : 374 pages
Prix : 10 000 FCFA
Un livre qui dérange, et c'est tant mieux
Aucun roman ne videra les rayons des marchands de produits éclaircissants. Celui de Junior Haussin a un autre mérite : il donne des visages, ceux d'Asakya, de Mabanckou ou d'Etia, à un phénomène que les chiffres peinent encore à cerner. Et il laisse au lecteur une question simple, assez inconfortable : qui lui a appris que sa peau devait changer ?
