« Bâtir le commun 1884-2026 » : quand l'art camerounais interroge le traité qui a ouvert la colonisation
Tournée nationale « Bâtir le commun 1884-2026 » : du 17 octobre au 9 novembre, spectacles et talks reviennent sur le traité germano-douala de 1884 dans six villes du Cameroun.
PATRIMOINE


Du 17 octobre au 9 novembre, une tournée nationale portée par les collectifs Partrie Art et I Like It GBR va traverser six villes du pays — Douala, Édéa, Kribi, Yaoundé, Dschang et Nkongsamba — pour revisiter, par le spectacle, l'atelier et la parole publique, les 142 ans qui séparent le Cameroun du traité germano-douala de 1884. Un projet qui s'inscrit dans une vague plus large de relecture de la mémoire coloniale qui traverse le pays depuis deux ans.
Un dispositif itinérant, entre art et mémoire
L'affiche annonce la couleur : « Bâtir le commun 1884-2026 : Perspectives and Retrospectives on the Germano-Douala Treaty (WT) ». Le projet, coproduit par les structures Partrie Art et I Like It GBR, se présente comme une tournée nationale associant spectacles, ateliers, talks et performances publiques, avec la participation annoncée de douze artistes. Six étapes sont au programme : Douala, Édéa, Kribi, Yaoundé, Dschang et Nkongsamba, entre le 17 octobre et le 9 novembre.
Le visuel de communication associe une photographie d'archive — une scène de tissage traditionnel sur la côte camerounaise à l'époque coloniale — à cinq drapeaux : Cameroun, Allemagne, France, Japon et Colombie, signe d'un partenariat pensé à l'échelle internationale. Parmi les partenaires identifiables sur l'affiche figurent le ministère de la Culture et des Sciences de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, la Kunststiftung NRW, le Goethe-Institut, l'Institut français, ainsi que plusieurs structures culturelles locales et municipales.
1884 : que commémore-t-on exactement ?
Pour comprendre l'ancrage historique du projet, il faut revenir au 12 juillet 1884. Ce jour-là, les rois douala Ndumbé Lobè Bell et Dika Mpondo Akwa signent avec Édouard Schmidt et Johannes Voss, représentants de firmes commerciales allemandes, un traité qui transfère la souveraineté du littoral camerounais à l'Empire allemand. Cet acte fonde le protectorat de Kamerun et ouvre trente années d'administration coloniale allemande, avant le passage sous mandat français et britannique à l'issue de la Première Guerre mondiale.
Ce traité continue d'alimenter un débat juridique et mémoriel vivace au Cameroun. Des travaux universitaires récents interrogent le statut de cet acte : contrat entre parties reconnues comme sujets de droit international à l'époque, ou instrument de dépossession déguisé en accord commercial ? La question n'est pas seulement académique : elle touche à la manière dont les communautés autochtones de la côte, à travers leurs chefferies, ont été progressivement subordonnées à l'ordre colonial puis étatique.
L'histoire retient aussi la résistance qui a suivi cette signature — incarnée notamment par la figure de Rudolf Duala Manga Bell, exécuté par les Allemands en 1914 pour s'être opposé à l'expropriation des terres douala. C'est cette mémoire de la résistance, autant que celle du traité lui-même, que les initiatives culturelles récentes cherchent à remettre en lumière.
Un mouvement mémoriel plus large
« Bâtir le commun » n'est pas un cas isolé. Depuis 2023, plusieurs institutions ont multiplié les projets autour de cet anniversaire glissant du traité de 1884 : une exposition ouverte à l'Université technique de Berlin en juillet 2024, dans le sillage de la publication de l'« Atlas de l'Absence » ; une exposition du Goethe-Institut Cameroun, portée avec le Musée national, doual'art et la Communauté urbaine de Douala, intitulée « Il était une fois la naissance du Staat Kamerun 1884-1914 » ; et plus récemment une grande exposition de 300 m² au Palais de la Culture Sawa de Douala, mêlant archives, œuvres contemporaines et témoignages, revenant sur la révolte des femmes de 1931 et les figures de résistance comme Ngosso Din.
Cette accumulation d'initiatives, côté institutionnel comme côté indépendant, dessine un moment particulier : celui où le Cameroun, à l'approche puis au-delà du 140ᵉ puis 142ᵉ anniversaire du traité, choisit de plus en plus l'art — spectacle vivant, arts visuels, performance — comme espace pour rouvrir un dossier historique longtemps cantonné aux manuels scolaires et aux prétoires universitaires.
Les enjeux d'une telle initiative dans le Cameroun d'aujourd'hui
Plusieurs lignes de tension et d'opportunité traversent ce type de projet.
Une mémoire encore disputée. Le statut juridique du traité de 1884, la question de la restitution des terres douala spoliées après 1910, et la reconnaissance des chefferies comme acteurs historiques de plein droit restent des sujets sensibles, parfois instrumentalisés politiquement. Une tournée artistique qui traverse le pays — et pas seulement la capitale économique — a le mérite de sortir ce débat de Douala et de le porter jusqu'à l'Ouest et au Littoral rural.
La diplomatie culturelle germano-camerounaise. La présence de partenaires allemands (Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Kunststiftung NRW, Goethe-Institut) dans le financement de ce type de projet s'inscrit dans un mouvement plus vaste de l'Allemagne vis-à-vis de son passé colonial en Afrique, comparable aux discussions menées avec la Namibie ou la Tanzanie. Pour le Cameroun, c'est une occasion de peser dans ce dialogue, à condition que les artistes et chercheurs camerounais en restent les auteurs premiers, et non de simples exécutants d'un récit écrit ailleurs.
La jeunesse et la transmission. Comme le soulignent d'autres initiatives similaires en cours, l'enjeu de ces projets est aussi générationnel : impliquer une jeunesse camerounaise souvent peu familière du détail de cette histoire, pour qu'elle se l'approprie plutôt que de la subir comme un chapitre scolaire abstrait.
La décentralisation de l'offre culturelle. En choisissant une tournée qui inclut Édéa, Kribi, Dschang et Nkongsamba — et pas seulement Douala et Yaoundé — le projet répond à une critique récurrente adressée à la vie culturelle camerounaise : sa concentration excessive dans les deux métropoles. Une telle itinérance, si elle est confirmée dans les faits, mériterait d'être saluée et suivie de près.
La vigilance sur le fond. Reste une question de fond que ce type de commémoration doit affronter : comment éviter que la mise en scène de la douleur coloniale ne devienne un simple objet de spectacle folklorisé, coupé des revendications concrètes — foncières, mémorielles, patrimoniales — que portent aujourd'hui les descendants des familles royales douala et les historiens camerounais ?
« Bâtir le commun 1884-2026 » s'annonce comme l'un des projets culturels itinérants les plus ambitieux de cette rentrée au Cameroun, par son ampleur géographique et son assise internationale. Il rejoint un moment de relecture collective de l'histoire coloniale qui traverse le pays depuis deux ans, entre expositions institutionnelles et initiatives indépendantes. Sa réussite se mesurera moins à la qualité de son affiche qu'à sa capacité à faire dialoguer, sur le terrain, artistes, historiens et populations locales des six villes concernées — et à laisser une trace au-delà des trois semaines de tournée. La rédaction suivra les prochaines annonces des organisateurs pour compléter cette couverture.
